Revue de presse

Le braconnage d’un rhinocéros dans un zoo des Yvelines scandalise la France

La barbarie de l’acte, perpétré pour la valeur de la corne de l’animal, ravive le débat sur la protection des espèces en voie de disparition et la criminalité liée au trafic de la kératine

«C’est immonde… Pas de mots…», lit-on dans Le Huffington Post. L’histoire paraît si inconcevable qu’on peine à la croire, mais un rhinocéros blanc (Ceratotherium simum simum) a été tué dans la nuit de lundi à mardi pour sa corne, d’une valeur de plus de 40 000 francs, coupée à la tronçonneuse et volée, a-t-on pu lire ce mardi sur la page Facebook du zoo et parc de Thoiry, dans les Yvelines, à l’ouest de Paris. «Seule la corne principale, d’une longueur de 20 cm, a été volée», précise la gendarmerie, mais c’est tout de même une première en France et en Europe, selon l’Agence France-Presse (AFP). Ladite page FB recueille environ 2500 commentaires indignés sur cet acte «odieux» et «inqualifiable».

Selon Franceinfo, les braconniers ont forcé l’une des grilles extérieures du parc, puis fracturé plusieurs portes, avant de pouvoir accéder à la réserve des rhinocéros blancs dans la nuit de lundi à mardi, selon le parc. «Ça ne s’est jamais passé dans un zoo» en Europe, a déclaré à l’AFP Thierry Duguet, le directeur de ce petit parc animalier qui compte notamment des éléphants, des zèbres, des girafes et des hippopotames.

«Déjà en Europe, il y a quelques années, il y a eu des vols de cornes dans les salles de vente aux enchères, des lieux d’exposition, mais là on est passé du non-vivant à des animaux à des fins de prélèvements d’une partie de l’animal; au-delà de l’émotion, c’est juste stupéfiant», s’est indigné le responsable du programme commerce des espèces sauvages au WWF, Stéphane Ringuet, spécialiste des espèces en voie de disparition, comme le rhinocéros blanc d’Afrique australe, précisément: «Ça nous interroge sur la façon dont on doit protéger le patrimoine vivant, comment diminuer la criminalité liée au trafic des espèces sauvages: s’attaquer au braconnage, à la lutte contre les trafics et à la réduction de la demande.»

Lire aussi: Il ne reste plus que cinq rhinocéros blancs du Nord sur Terre (22.12.2014)

L’animal abattu, baptisé «Vince», était un jeune mâle âgé de 4 ans, né aux Pays-Bas et arrivé à Thoiry en mars 2015. Il appartenait à la sous-espèce des rhinocéros blancs originaire d’Afrique du Sud. «C’était un animal qui pesait deux tonnes. Il était dynamique, en pleine forme», a dit le directeur du parc. «Tout le parc est choqué, les soigneurs, les vétérinaires.»

Lire aussi: «Je n’ai abattu qu’une vingtaine de rhinocéros blancs» («Journal de Genève», 24.04.1945)

Ses cornes ont été coupées «probablement à la tronçonneuse», suppose le zoo. Et «cet acte a été perpétré malgré la présence de cinq membres du personnel vivant sur place et de caméras de surveillance», bien qu’aucun dispositif vidéo ne filme cet endroit du parc.

Mardi soir, la ministre française de l’Environnement, Ségolène Royal, a indiqué avoir saisi le procureur de la République de Versailles et qu’elle allait «demander fermement aux autres pays européens d’interdire tout commerce d’ivoire d’éléphant et de corne de rhinocéros au niveau européen, comme c’est déjà le cas en France»:

«La soigneuse des rhinocéros, Elodie, est très affectée par ce qu’il s’est passé. Elle s’occupe des rhinos depuis des années. Elle ne peut pas parler, c’est elle qui a fait la macabre découverte», a pour sa part déclaré à l’AFP Colomba de la Panouse, la fille du créateur de ce parc qui propose à ses visiteurs des «safaris» dans sa «réserve africaine» et dont L’Echo républicain avait brossé le portrait l’été dernier. «Cet acte est une illustration de la bêtise humaine. Espérons que les coupables seront pris et lourdement condamnés», commente un internaute du Figaro.

Mais les réactions sur les réseaux en général sont contrastées. Il y a aussi des voix pour relativiser, comme celle-ci, dans le même quotidien: «En plein état d’urgence, on tue des rhinocéros», après «des familles de 4 personnes, des gens rassemblés au 14 Juillet, bienvenue au pays des Bisounours». Et d’autres voix, pour critiquer la presse qui donne le prix de la corne, ce qui représenterait une incitation au crime: «La bêtise des journalistes est vraiment consternante», se morfond un internaute du HuffPost.

La corne du rhinocéros est faite de kératine, comme les ongles humains, et ses vertus thérapeutiques n’ont jamais été prouvées scientifiquement. Elle peut se vendre jusqu’à 60 000 dollars le kilo sur le marché noir, soit près de deux fois le prix de l’or. Elle représente «la poudre de tous les fantasmes», selon L’Express. Encore aujourd’hui, bien que la sensibilisation de l’opinion aux espèces menacées n’ait plus rien à voir avec l’insouciance du temps des colonies, lorsque le rhino blanc était considéré comme une «sorte de brute antédiluvienne sans malice»:

Lire aussi: Le rhinocéros blanc?… C’est à gauche!… («Journal de Genève», 28.02.1937)

Le trafic est généralement destiné à des pays asiatiques, dont la Chine et le Vietnam, où la médecine traditionnelle attribue toutes sortes de vertus à la corne de rhinocéros, dont celles de guérir le cancer ou l’impuissance. «Réduite en poudre, elle soignerait paludisme, épilepsie, rhumatismes et serait même… aphrodisiaque», écrit Le Parisien, qui publie cette photo navrante d’une prise de contrebande en France:

La corne est également considérée comme un matériau de valeur au Yémen, où elle était traditionnellement utilisée pour la fabrication des poignards de cérémonie. Mais ce marché tend à diminuer, car la corne d’animaux domestiques est de plus en plus utilisée, selon le WWF.

Le commerce international des cornes de rhinocéros est interdit depuis 1977, mais cette mesure n’a pas permis d’enrayer le massacre des rhinocéros en Afrique. Cependant, un lecteur du Monde – qui explique en détail la législation en vigueur en France et dans le monde – précise: «Je rentre d’Afrique, où bientôt les éléphants et les rhinocéros auront disparu si les autorités ne font rien. En Afrique de l’Ouest et du Sud, ce genre de massacre vaut la prison à vie!!!!! Bravo aux Africains qui protègent la planète avec leurs petits moyens.» Tandis qu’un autre s’indigne du massacre de Thoiry: «Faut quand même être une crevure de niveau olympique…»

«Rhinocéros [ri-no-sé-ros'] n. m. Animal dont la corne rend l’homme bête», dit la définition du mot du jour du Figaro, qui conclura cette revue de presse pour dédramatiser un brin: «Le mot est formé de rhinos, le nez, et de kéras, la corne. Jadis animal mythique, […] on n’imaginait pas avoir un jour à parler du rhinocéros dans l’actualité française. Le Parti socialiste nous a familiarisés avec la fréquentation épisodique des éléphants, mais le rhinocéros, c’est une première. […] Ces animaux sont, paraît-il, très recherchés pour l’excroissance qui pousse sur leur nez et qui serait une corne d’abondance. Elle suscite donc la cupidité des imbéciles qui écornent non seulement les infortunés pachydermes mais notre patrimoine animalier. Il y a des choses qui viennent à l’esprit, même de ceux qui n’en ont pas», remarque Ionesco, dans une pièce qui a justement pour titre Rhinocéros.

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