Corruption

Au Brésil, l'histoire d'une élite qui pensait pouvoir flouer la justice

La Coupe du monde de football 2014 et les Jeux olympiques de Rio en 2016 devaient faire la fierté des Brésiliens. Avec l’aide de Berne, la justice brésilienne met aujourd’hui au jour une corruption massive liée à ces deux événements sportifs

Pendant une décennie, deux organisations basées en Suisse, la FIFA et le CIO, ont pris une importance capitale dans la politique brésilienne. Avec l’espoir de faire de la Coupe du monde et des Jeux olympiques un catalyseur pour le changement de son propre destin, le Brésil a entretenu des relations permanentes avec ces deux organisations pour préparer le pays à accueillir le monde en 2014 et 2016.

Le Brésil allait enfin commencer à guérir de ses maux: injustice structurelle, racisme et forte concentration des revenus. On pouvait voir une nation en quête d’un rôle actif dans le monde, qui demandait un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et s’offrait comme médiateur des conflits en Iran, en Haïti et en Palestine. On voyait décoller une économie qui avait découvert la quatrième plus grande réserve de pétrole du monde.

Faillite politique

Pour présenter au monde une nation nouvelle, moderne et responsable, quoi de mieux que de monter ces deux événements sportifs? Ils serviraient de canaux pour ces transformations et de vitrine pour la communauté internationale, montrant que le Brésil comme un partenaire fiable. Au-delà de la dimension sportive, c’étaient des actions de politique extérieure avec une immense portée symbolique.

Mais cette histoire est aussi celle d’une élite – politique, économique et du monde du sport – qui pensait pouvoir flouer la justice, comme elle l’avait fait depuis des dizaines d’années avec ses concitoyens. Une histoire qui nous apprend aussi que dans une économie émergente comme celle du Brésil, il n’y a pas de raccourci pour le développement. Ce qui aurait dû être sa profession de foi devant le monde s’est transformé en symbole d’une faillite politique. Pas de canaux creusés pour le développement, mais à la place un mécanisme corrompu qui a transféré des millions de dollars vers un groupe de politiciens, fonctionnaires et hommes d’affaires kidnappant un projet national.

Arrestation à Genève, procédure à Berne

Ironiquement, c’est une autre institution basée en Suisse qui a largement contribué à déterrer la vérité enfouie derrière l’organisation de ces gigantesques événements: le Ministère public de la Confédération.

Tout a commencé par une enquête à l’encontre de la compagnie pétrolière Petrobras en 2014. Mais tandis que les preuves étaient établies et les transferts identifiés, il est apparu qu’un autre pilier du secteur privé brésilien était aussi impliqué: la compagnie de construction Odebrecht, accusée d’avoir payé des pots-de-vin en échange de contrats publics. Pendant deux ans, Odebrecht a nié toute implication dans ce scandale, même après que Berne elle-même eut ouvert sa propre procédure judiciaire à l’encontre du groupe.

Mais ce fut deux événements à Genève et à Berne qui ont permis l’ouverture d’un nouveau chapitre. En février 2016, un ancien cadre d’Odebrecht, chargé d’accomplir les versements de ces pots-de-vin, était arrêté à Genève, alors qu’il tentait de fermer des comptes en banque et de détruire des données relatives aux transferts d’argent.

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Environ au même moment, les tribunaux suisses donnaient leur feu vert au Ministère public de la Confédération pour transmettre à la justice brésilienne des milliers de documents concernant Odebrecht. La compagnie n’eut alors plus d’autre choix que d’admettre son implication et de négocier avec les justices brésilienne, suisse et américaine.

Et c’est ce qu’elle a fait. Non seulement Odebrecht a payé plus de 2 milliards de dollars d’amende, mais plus de 70 de ses anciens membres du conseil d’administration et employés ont avoué aux juges du Brésil comment, où et quand la corruption avait eu lieu.

Un stade sur deux de la Coupe du monde

Ce qui était au départ une enquête sur Petrobras s’est transformé en investigation criminelle de deux méga-événements du Brésil, financés en grande partie par les deniers publics. Ce que ces déclarations et documents officiels ont montré, c’est que les JO et la Coupe du monde n’ont pas été uniquement les cathédrales des nouveaux records du monde. Elles étaient aussi les arènes d’une réalité plus sinistre: des pots-de-vin de millions de dollars.

Au total, la moitié des stades construits pour la Coupe ont été concernés par des réseaux de corruption présumés, et les principaux acteurs politiques impliqués sont soit formellement accusés de malversations, soit déjà en prison. Les fédérations sportives font aussi l’objet d’investigations.

Les soupçons ont atteint le partenaire clé du CIO pour les JO, un homme présenté au monde comme le visage d’une nouvelle génération de politiciens brésiliens: Eduardo Paes, l’ancien maire de Rio. Dans un discours au stade de Maracanã en août 2016, le président du CIO, Thomas Bach, décrivait Paes comme «un grand leader». Mais la Cour suprême voit les choses autrement, accusant Paes d’avoir empoché une part d’argent illicite dans l’événement.

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Les accusations de la Cour suprême sont fondées sur un accord négocié en justice avec Benedicto Barbosa da Silva Junior, un ancien haut cadre d’Odebrecht. Il était chargé d’organiser le paiement des pots-de-vin pour les contrats publics. Selon da Silva Jr, son «groupe a donné plus de 15 millions de réaux brésiliens (4,8 millions de francs, ndlr) en vue de son intérêt à faciliter les contrats relatifs aux Jeux olympiques». Un tiers de cet argent est parti dans des comptes offshore, y compris en Suisse, a ajouté da Silva Jr. Le service de presse de l’ancien maire nie toute implication dans l’affaire et qualifie ces accusations d’«absurdes».

Odebrecht a notamment remporté les contrats pour construire le Village olympique, le Parc olympique et la nouvelle ligne de métro. Ironiquement, Odebrecht avait nommé le village des athlètes «l’île de pureté».

Surtarification de Maracanã de 62 millions

Paes est loin d’être le seul visé par les soupçons. L’ancien gouverneur de Rio, ardent promoteur des JO au Brésil, Sergio Cabral, est aujourd’hui sous les verrous en attente de son procès. Lui aussi faisait garder ses lingots d’or à Genève, dans un coffre non loin du Rhône. Les avocats de Sergio Cabral disent qu’ils ne présenteront sa défense et sa version des faits qu’au moment de l’audience.

C’est pendant le mandat de Cabral que la rénovation du stade Maracanã a été commanditée. Aujourd’hui le parquet de Rio demande le remboursement de 200 millions de réaux (62,5 millions de francs) d’argent public dépensés sous le mandat de Cabral pour le stade, au motif de fraude et de surtarification.

Les accusations portent sur des pots-de-vin qui n’étaient pas limités aux politiciens mais incluaient les personnes responsables de l’authentification de ces contrats. En se basant sur la déposition d’Odebrecht, les magistrats et la police accusent aussi de corruption le président de la Cour des comptes de l’Etat de Rio, Jonas Lopes. Ce dernier a été dénoncé par des hauts cadres d’Odebrecht affirmant qu’il aurait exigé des pots-de-vin pour l’adjudication des contrats relatifs à la concession de Maracanã. Lopes nie les accusations.

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«Derrière les transferts d’agent à l’ancien gouverneur Sergio Cabral, des paiements ont été identifiés comme allant au bénéfice d’agents appartenant à la Cour des comptes de Rio», souligne Edson Fachin, membre de la Cour suprême, dans son accusation. La facture finale du «temple du football» brésilien s’est élevée à 1 milliard de réaux (plus de 312 millions de francs), 75% plus cher qu’initialement prévu.

Un stade en cadeau à Lula

Maracanã n’est pas un cas isolé. Dans leurs dépositions, les politiciens et hauts cadres ont mentionné des cas de pots-de-vin et contrats illégaux pour six stades de la Coupe du monde. Concernant le stade qui a accueilli le match d’ouverture de la Coupe à São Paulo, la Cour suprême parle de «possibles pratiques criminelles liées à la construction du stade des Corinthians».

Un député du Parti des travailleurs de l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, Vicente Candido, est accusé d’avoir perçu 50 000 réaux (15 600 francs) pour avoir manigancé une solution permettant la construction du stade par les fonds publics. Le Parti des travailleurs insiste sur le fait que ces déclarations «ne sont pas des preuves» et que personne ne peut être «condamné à l’avance».

Le député Andres Sanchez, ancien président du club Corinthians de la ville de São Paulo, principal exploitant du stade, est aussi sous le coup d’une enquête de la Cour suprême, qui l’accuse d’avoir reçu 3 millions de réaux (près de 1 million de francs) de la part de la compagnie Odebrecht, ce que l’intéressé réfute sur les réseaux sociaux. Mais une audience avec le fondateur de la compagnie, Emilio Odebrecht, suggère un délit d’un tout autre niveau: le fait que le stade entier serait une grande malversation.

Selon Odebrecht, l’Arène des Corinthians était un «cadeau» fait au président du Brésil de l’époque, Luiz Inacio Lula da Silva, supporter fanatique du club. La compagnie a bien voulu payer une partie des coûts, en reconnaissance de ce que le gouvernement avait fait pour elle depuis des années. Entre 2003 et 2015, le chiffre d’affaires d’Odebrecht a grimpé de 17 milliards à 132 milliards de réaux (5,3 milliards à 41,2 milliards de francs). C’était l’époque où Lula et son successeur désigné, Dilma Rousseff, étaient au pouvoir. Les avocats de Lula affirment que ces allégations font partie d’une campagne visant à salir sa réputation. Ils nient tout en bloc.

Rio en «état de calamité»

Dans certains cas, les compagnies affirment que des accords avaient été conclus avant même que le gouvernement n’ouvre les valves pour financer la construction du stade avec l’argent public. Les arrangements cartellaires ont sans doute été établis pour scinder les contrats en deux.

Dans le cadre de l’accord de négociation de remise de peine avec la justice, le cadre exécutif d’Odebrecht Ricardo Roth a expliqué aux juges comment sa compagnie est parvenue à une entente avec le groupe rival Andrade Gutierrez. Ce dernier s’est vu attribuer la construction du stade de Brasilia, le plus cher jamais construit au Brésil, avec une facture finale de 1,4 milliard de réaux brésiliens (437,4 millions de francs).

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Pendant ce temps, le gouvernement de l’Etat de Rio a dû trouver l’argent pour monter les JO. Il en a donc imposé les coûts sur ses citoyens. Afin de recueillir assez de liquidités pour les travaux d’infrastructure, les autorités ont reporté le paiement des salaires des fonctionnaires début 2016, et suspendu les versements aux retraités et pensionnaires du pouvoir exécutif. Criblé de dettes, Rio a déclaré officiellement «l’état de calamité».

Trois mois après les JO, le gouvernement régional a fait banqueroute. En novembre dernier, le gouvernement de Rio est venu avec une proposition indiquant l’ampleur de la crise, et aussi qui allait devoir payer la note. Les retraites ont été taxées, les programmes sociaux coupés et les hausses de salaires biffées.

Tandis que l’économie du Brésil est entrée dans une terrible récession, et que le chômage a touché 13 millions de personnes à travers le pays, la flamme olympique n’a pas aveuglé la justice, ni en Suisse ni au Brésil. Elle a su faire son travail, celui de révéler la véritable histoire derrière un événement kidnappé par un groupe qui a tenté de tromper des millions de citoyens.

Traduit de l’anglais par Emmanuel Gehrig

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