Le Brésil s’enfonce dans un invraisemblable chaos politico-judiciaire, qui met bien à mal le principe de séparation des pouvoirs, dans un feuilleton à incessants rebondissements depuis vingt-quatre heures. Episode 1: la présidente nomme l’ex-président Lula comme chef de cabinet. Episode 2: la justice suspend l’entrée de l’ex-président au gouvernement. Episode 3: le parlement lance une procédure de destitution de la présidente de gauche Dilma Rousseff, qui plane depuis décembre dernier – explique Correio Braziliense – sur fond de manifestations de rue qui secouent le pays depuis plusieurs jours. Episode 4: un tribunal de Brasilia annule jeudi soir la suspension de l’entrée au gouvernement de Lula. Episode 5: le jugement n’a aucun effet concret, car un autre juge, de Rio de Janeiro, celui-ci, ordonne entre-temps une suspension identique en référé.

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Vous avez tout suivi? De fait, à peine intronisé par la présidente comme chef de cabinet – donc quasi premier ministre – un ex-président voit sa nomination suspendue par un juge, qui l’estime susceptible de constituer un délit d’entrave à la justice de la part de la présidente, dans la mesure où Lula échappe, via sa nouvelle, fragile et provisoire immunité, à la menace d’un placement en détention provisoire dans l’enquête sur le scandale Petrobras, dans laquelle il est visé pour «corruption» et «blanchiment d’argent».

L’ancien président et sa famille sont en effet «rattrapés par la justice dans le cadre de l’opération Lava Jato» [Kärcher], rappelait il y a dix jours El País, traduit par Courrier international: cette enquête porte «sur le plus grand scandale de corruption politique de l’histoire du Brésil» et «dans le pays comme à l’étranger, la stupeur est considérable». Même le président vénézuélien s’en mêle:

L’enquête conduit à un affrontement politique lourd de symboles, puisque Lula représente «davantage qu’un ex-président de la République»: «Son parti et ses gouvernements sont devenus une référence pour la gauche ouvrière et syndicale latino-américaine. Sous ses deux mandats, des dizaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté pour retrouver leur identité et leur dignité de citoyens. Le choc intervient à un moment où le pays est polarisé entre partisans et adversaires du gouvernement.»

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On en est là. Mais c’était sans compter la diffusion, mercredi soir, de l’écoute judiciaire d’une conversation compromettante entre Rousseff et Lula qui a fait l’effet d’une bombe, renforçant les soupçons de collusion et déclenchant les manifestations d’indignation dans les rues. Or, l’avocat de Lula dénonce «une manœuvre stérile». Pour lui, en révélant ces conversations, le juge «attise une convulsion sociale qui ne relève pas du pouvoir judiciaire», rapporte Carta Capital. Mais pour le magazine Veja, en revanche, «il n’y a plus de doute, le gouvernement de Dilma est fini».

Question légitime donc, posée par le Financial Times, qui dit bien le désarroi des commentateurs de presse: «Qui gouverne actuellement le Brésil? La semaine passée, il semblait que c’était Dilma Rousseff. Le week-end dernier, le peuple dans la rue, et depuis mercredi, Lula.» Et si l’on comprend bien, dit l’analyste désemparé par cette situation kafkaïenne, on allait vers un troisième mandat présidentiel pour ce dernier, si sa fille spirituelle était destituée – et du coup protégée par le président qui la lança et qui se trouverait maintenant lui-même protégé contre la justice.

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Le pays est donc déchiré, relaie toujours Courrier international. Les manifestations sont les plus importantes «que la ville ait jamais connue», titrait dimanche dernier la Folha de São Paulo. Et dans l’ensemble du pays, ce sont des millions de Brésiliens qui ont déjà défilé, selon O Globo. «Un an après la vague verte et jaune» qui avait envahi les rues, précise El País Brasil et seulement quatre mois et demi avant le début des Jeux olympiques de Rio, où le Brésil est censé présenter sa plus belle vitrine au reste du monde, les mouvements d’opposition remettent donc le couvert. C’est que «l’opinion est exaspérée» par ces «quelque 1114 procédures d’ouverture d’enquête et 133 condamnations à des peines de prison contre des responsables politiques, des intermédiaires, des cadres d’entreprises et des fonctionnaires».

Pourtant, «le peuple dans la rue ne suffit pas à faire exister le crime», proteste le site Brasil247, qui reste favorable au gouvernement de la présidente. «Indépendamment de l’ampleur des manifestations, l’opposition et les médias qui s’attellent à faire tomber Dilma Rousseff ont toujours un problème: au nom de quel délit vont-ils justifier une éventuelle destitution? Les initiateurs de la mesure de destitution avancent que la présidente aurait maquillé les comptes de l’Etat en 2014 et 2015 afin de gommer les difficultés économiques du pays et de favoriser sa réélection. Elle a été réélue de justesse en octobre 2014.»

Et puis, habile tacticienne, Dilma Rousseff tente maintenant de sauver les apparences en récupérant «le caractère pacifique des manifestations». Cette «bienveillance» démontre, selon elle, «la maturité d’un pays qui sait composer avec des opinions divergentes et garantir le respect des lois et des institutions».