Après trente ans d’expérience démocratique, les Brésiliens seraient-ils prêts à renouer avec la dictature? La question n’a rien de rhétorique à la veille du premier tour de la présidentielle: le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, caracole en tête des sondages. Les milieux d’affaires, qui lui sont acquis, applaudissent. L’oligarchie, qui continue de contrôler l’un des pays les plus inégalitaires de la planète, semble à nouveau prête à échanger certaines libertés en faveur d’un retour «à l’ordre» militaire que promet l’ancien parachutiste ouvertement favorable à la torture. Et, selon un sondage de Latinobarometro, une majorité de Brésiliens s’accommoderait d’un pouvoir non démocratique si cela pouvait «résoudre les problèmes». Un tel basculement aurait un impact considérable sur l’ensemble du continent sud-américain.

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Comment en est-on arrivé là? Lorsque Lula quittait le pouvoir, en 2011, le Brésil était non seulement en pleine croissance économique, mais le succès de la transition démocratique grâce à l’émergence d’une classe moyenne ne faisait guère de doute. Le premier président de gauche (Parti des travailleurs/PT) pouvait abandonner la présidence (limitée à deux mandats) avec un bilan enviable et une cote de popularité record, ce qui lui permit d’imposer sa candidate, Dilma Rousseff, pour lui succéder. Les maux du Brésil n’avaient pas disparu, mais ils paraissaient se résorber grâce à une politique inclusive ayant sorti de la pauvreté des millions de personnes.

Retour des vieux démons

L’héritage Lula c’était aussi une Coupe du monde de football (2014) et des Jeux olympiques (2016). Le Brésil devait triompher à la face du monde. Ils furent le théâtre du délitement. L’élimination de la Seleção par l’Allemagne 7-1 fut le signe avant-coureur des humiliations à venir. L’état des stades hérités des JO, à l’abandon ou décrépis, confirmèrent les pires diagnostics sur l’état de corruption du pays.

Sous le deuxième mandat de la présidence Rousseff, le ralentissement économique a fait ressurgir tous les démons du plus grand pays d’Amérique latine de la boîte où on les avait temporairement relégués, souvent par refus de les affronter: l’explosion du chômage a une nouvelle fois creusé les inégalités sociales, l’hyper-violence a regagné en intensité alors que les tensions raciales et les clivages religieux (alimentés par les évangélistes) ont retrouvé leur vigueur. Mais ce qui a véritablement préparé le terrain au possible retour d’un extrémiste à la tête du pays, c’est l’étendue des scandales de corruption qui ont éclaboussé une grande partie de la classe politique, gauche-droite confondues.

Sans avoir été elle-même convaincue d’acte délictueux, Dilma Rousseff a finalement été expulsée du pouvoir par un coup de force parlementaire. Une injustice? Pas pour une majorité de Brésiliens qui s’est persuadée que les années de pouvoir du PT l’avaient fait plonger dans un clientélisme qui n’avait rien à envier à ses opposants politiques, les multiples condamnations en justice – dont celle de Lula (emprisonné mais dont un appel est encore pendant) – en témoignant. Après avoir manœuvré à la destitution de Dilma Rousseff, son ancien allié Michel Temer – issu d’un parti du centre droit considéré aujourd’hui comme l’un des plus corrompus – a mené une politique d’austérité qui a eu pour principal effet jusqu’ici de plonger le pays dans la récession.

Il n’y a pas de raccourci

C’est sur ce champ de ruines politiques que Jair Bolsonaro a pu se construire une image d’homme du changement alors qu’il a siégé plus de vingt ans au parlement et changé d’affiliation politique à maintes reprises. L’homme nie les crimes de l’ancienne dictature militaire, affiche son mépris des institutions et envisage une réécriture de la Constitution, insulte les femmes et les minorités, se compare à Donald Trump (dont il partage les outrances et l’usage immodéré de Twitter pour sa communication), promet des méthodes à la Duterte pour éliminer les gangs et une politique économique inspirée des théoriciens de l’école de Chicago. Le recours à un populiste qui ne lésine pas sur les solutions simplistes pour redresser le pays est rendu aujourd’hui possible par la haine des électeurs contre une classe politique dont les discours étaient eux-mêmes devenus de plus en plus haineux et par l’impunité de ce même personnel politique impliqué dans les affaires.

«La démocratie brésilienne est en danger», expliquait il y a quelques jours Jamil Chade, le correspondant à Genève du quotidien O’Estado de São Paulo, dans l’émission Géopolitis de la RTS. L’exemple brésilien nous rappelle qu’«il n’y a pas de raccourci» vers la modernité, ajoutait-il. C’est une des erreurs du PT d’avoir voulu le faire croire. Et si Fernando Haddad, substitut de dernière minute à Lula, devait finalement réussir à faire barrage à Jair Bolsonaro, une tâche herculéenne l’attendrait: rétablir la confiance dans les mécanismes démocratiques de la politique brésilienne.

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