Revue de presse

Brexit sans accord ou Brexit reporté, dilemme cornélien

Le temps presse pour le Royaume-Uni et ses députés en pleine rébellion. Les médias espèrent une ultime prise de conscience avant les échéances des 12 et 29 mars. Le défi est sans précédent pour Theresa May

Le parlement britannique a donc voté mercredi en faveur de la nouvelle stratégie de Theresa May sur le Brexit. Contre son gré, elle pourrait impliquer un report de la sortie du Royaume-Uni de l’UE, pour l’heure toujours prévue le 29 mars. Dans un mois exactement. Le temps presse, donc, avant que la première ministre ne soumette une nouvelle fois au vote des députés, le 12 mars au plus tard, l’accord de divorce qu’elle a conclu avec Bruxelles, avec les concessions qu’elle aura pu négocier pour faire avaler l’amère pilule.


Sur ce douloureux dossier:


Cette prolongation n’irait cependant pas au-delà de juin, à cause des élections européennes. Downing Street espère ne pas devoir en arriver là, et sa locataire, convaincue que son accord peut encore passer, a exhorté les élus à «faire leur devoir afin que le pays puisse aller de l’avant», dans une tribune publiée par le tabloïd Daily Mail. C’est ce qui s’appelle «augmenter la pression sur la Chambre des communes», car le 12 mars prochain, «les députés ne pourront guère s’attendre à ce que l’accord soit renégocié» en accord avec Bruxelles. «Cela augmenterait en théorie les chances de la première ministre de remporter des voix», espère vaguement le quotidien libéral suédois Sydsvenskan, dans un article repéré par le site Eurotopics.net.

Des raisons d’y croire?

Pour le Financial Times, elle aurait de bonnes raisons d’y croire. Car dans un entretien au quotidien économique, Jacob Rees-Mogg, chef des tories les plus eurosceptiques, est prêt à «adoucir son opposition à l’accord, après des mois d’intransigeance»: «Il n’insisterait plus pour que le controversé filet de sécurité irlandais soit abandonné comme condition préalable à son soutien» et «serait prêt à accepter une annexe au texte», qui stipulerait que ledit filet «n’a pas vocation à être permanent».

En attendant cette issue, pour le moins incertaine, c’est tout de même avec 502 voix pour et 20 contre que «l’amendement entérinant un éventuel report du Brexit, option finalement concédée à contrecœur par Theresa May», a été adopté. Notamment grâce aux voix des travaillistes, alors que la première ministre conservatrice est «loin d’avoir fait le plein dans son propre camp», constate Courrier international en lisant les comptes rendus de la presse d’outre-Manche: «Les 20 voix contre le texte sont toutes conservatrices, et 88 autres tories, principalement pro-Brexit, se sont abstenus. La rébellion révèle l’ampleur du défi», commente le Times de Londres, consistant à laisser «le dernier mot» au législatif, selon l’expression employée par France 24.

Combien de temps cela va-t-il durer?

Le site Touteleurope.eu analyse: «Le revirement de la première ministre, qui avait jusqu’alors refusé la possibilité d’un report du Brexit, constitue un tournant d’ordre tactique», comme le pense Le Monde. Elle vise à prévenir «la démission de la douzaine de membres pro-européens de son cabinet qui menacent de claquer la porte si la première ministre n’exclut pas une sortie de l’UE sans accord». Car si une chose est sûre dans cet épais brouillard, c’est que la cheffe du gouvernement «a toujours pour objectif un départ le 29 mars prochain», souligne la BBC.

Conséquence, néanmoins: «Le mieux que l’on puisse espérer maintenant, semble-t-il, est de parler de Brexit pendant encore des mois, voire des années», pour l’Irish Independent. «Un report permettrait peut-être au moins au Royaume-Uni de définir ce que le Brexit veut dire»: «Une sortie sans accord, redoutée par les entreprises et les marchés financiers, n’est plus un épouvantail mais une hypothèse de plus en plus sérieuse», aux yeux du Daily Telegraph.

Il faut donc «apaiser les tensions, car la nervosité des acteurs est renforcée par la possibilité» de ce «no deal», estime L’Express français. D’ailleurs, dit le Telegraph dans un autre article, «report ne signifie pas accord, mais retard supplémentaire. Le risque d’un Brexit sans accord sera toujours là dans trois mois. […] De plus, pourquoi les dirigeants de l’UE accepteraient-ils de prolonger cette torture de quelques semaines si cela ne doit aboutir à rien de concret? Quel intérêt pourraient-ils avoir à accorder une prolongation de trois mois alors que des accords obtenus avec le gouvernement britannique sur une période de deux ans ont été refusés à deux reprises?»

La promesse du chaos

De plus, un report signifierait «jouer à un jeu dangereux», promesse de «chaos» pour le Standard autrichien. Le Royaume-Uni «participerait alors aux élections européennes en tant que membre à part entière» en présentant des candidats, qui prendraient ensuite part «aux décisions relatives au programme et à la composition de la nouvelle Commission européenne (après Juncker) et au cadre budgétaire jusqu’en 2027 d’une UE dont ils veulent sortir – avec droit de veto». On voit bien la torture. Ce scénario «serait une catastrophe pour l’Union». Les Britanniques pourraient «faire chanter [Bruxelles] autant qu’ils veulent» et continuer «le jeu du chat et de la souris». Certains, d’ailleurs, préfèrent jouer à dédramatiser:

Brexit ad æternam? Ce cauchemar, personne n’en veut. Aussi Theresa May poursuit-elle «également son offensive de charme auprès des travaillistes; elle devrait notamment annoncer officiellement une série de mesures visant à protéger les droits des travailleurs britanniques après le Brexit», selon le Guardian. Leur leader, Jeremy Corbyn, «semble loin de vouloir soutenir l’accord» et «après le rejet, mercredi au parlement, de son amendement réclamant le maintien du Royaume-Uni dans une union douanière avec l’UE, il a réitéré son soutien à un deuxième référendum», rapporte la BBC. Ce, afin d’«éviter le Brexit néfaste des tories ou une désastreuse sortie sans accord».

Du désastre sur le désastre

Seulement voilà – et cela ne fait qu’ajouter du désastre au désastre: il n’existe aucune majorité en faveur d’un nouveau référendum au sein de la Chambre des communes, selon Le Point: «Quand bien même il y en aurait une, un simple amendement ne suffit pas. Il faut qu’une loi soit votée.» Il suffit d’écouter Kinnock Junior, opposant déclaré à la tenue d’un deuxième scrutin populaire désormais soutenu par Corbyn. Pourquoi? Parce qu’«il y a un vrai risque d’enfoncer le clou dans le cercueil de notre démocratie parlementaire, craint-il. Une nouvelle consultation aggraverait les divisions au sein de notre pays, déclare ce grand échalas gallois, amateur de rugby et de chant choral», fils de l’ancien chef du Labour Neil Kinnock.

«Sa circonscription a voté à 57% en faveur du Brexit», poursuit le magazine français. Il s’en est «accommodé». Mais «à l’heure actuelle, tous les sondages sont indécis: si le remain est en tête, l’écart entre les deux camps reste très faible. La participation des jeunes électeurs massivement anti-Brexit, qui n’avaient pas pu voter lors du référendum, est traditionnellement peu élevée, par rapport à celle des générations plus âgées, majoritairement favorable au retrait. S’ajoute le vote, difficile à quantifier, des remainers de cœur devenus brexiters de raison par respect de la volonté populaire et par peur d’un retour du populisme.»

Comme du Cobol

Dans le fond, on est dans une situation qui ressemble à celle de l’antédiluvien langage de programmation informatique Cobol (né en 1959), où la totalité (théorique) des variables et des structures de données utilisées sont définies au début du programme, avant que n’intervienne la division procédurale contenant les instructions pratiques pour arriver à ses fins. Autrement dit: au dilemme initial s’ajoutent les effets collatéraux des paradoxes nés du Brexit, un peu comme répond à l’économie des titres en bourse l’économie réelle, celle des entreprises qui travaillent au jour le jour:

La réalité du Brexit «au jour le jour», c’est qu’il n’y a qu’une coalition minoritaire en faveur d’un nouveau vote du peuple

Cette coalition «regroupe une partie du Labour, les indépendantistes écossais et gallois, les libéraux-démocrates et le nouveau groupement d’indépendants», explique le très respecté Marc Roche. «Les chefs de file médiatiques de cette mouvance sont en majorité des has been, soucieux de rebondir à tout prix après leur éviction du pouvoir.» Leur chef symbolique? C’est un comble, mais c’est en fait l’ancien premier ministre travailliste Tony Blair. Ses «exhortations ont peu d’écho au Royaume-Uni, sauf auprès des correspondants européens basés à Londres, pour lesquels il n’y a point de salut hors de l’UE»… Et point de décontraction possible:


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