Revue de presse

Brexit: hérissés, les médias analysent le désastre du non à Theresa May

C’était cousu de fil blanc, mais le vote négatif de la Chambre des communes mardi soir à Londres aggrave encore un peu davantage le chaos provoqué par le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne

Comme prévu, à moins de trois mois du Brexit, les députés britanniques ont donc infligé mardi soir une défaite historique à la première ministre du Royaume-Uni, Theresa May, en rejetant massivement son accord de sortie de l’Union européenne et en déclenchant le dépôt d’une motion de censure par l’opposition travailliste. Et malgré le fait que la cheffe du gouvernement ait «tenté jusqu’au bout de persuader les élus indécis de voter en faveur de son accord en soulignant que le rejet de son texte pourrait déboucher sur l’abandon du Brexit plutôt que sur une sortie de l’Union européenne sans accord», explique RTS Info:

«Femme courageuse, dame de téflon, dit L’Obs, Theresa May a fait ce qu’elle a pu, malgré les nombreux coups. Elle a échoué.» Ce qui annonce encore pas mal de «journées turbulentes», selon la Gazeta wyborcza polonaise: la Chambre des communes a retoqué le texte par 432 voix contre 202, la plus lourde défaite essuyée par un dirigeant britannique depuis les années 1920, et qui plonge encore un peu plus le pays dans la confusion, qui caractérise d’ailleurs aussi le parlement quand on regarde ces images de la BBC:

En attendant, «la sortie de l’Union est toujours programmée pour le 29 mars, mais sans accord, ce serait un désastre économique pour le Royaume-Uni et, à une échelle moindre, l’Europe», prévoient les Dernières Nouvelles d’Alsace. «Là-dessus au moins tout le monde est d’accord, et l’idée d’un «no deal» s’est éloignée. Reste donc à Theresa «survivor» May […] à trouver avant lundi prochain un chimérique «plan B». […] Autant dire qu’il ne reste sur la table qu’une seule option immédiatement viable: le report de la date de sortie effective de l’UE.»


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«Le couperet du non» ne faisait pas un pli, pour le site Eurotopics.net, né de cette «envie» des Britanniques «de façonner le monde à leur entière guise, sans tenir compte des privations qu’ils vont s’imposer et de la solitude qui les attend», écrit Die Presse, en Autriche, qui y voit le «sacre de l’irrationnel». Résultat, très sévèrement analysé à Madrid par El Mundo: un «désastre infini», avec une Europe qui va se retrouver «à nouveau dans le désarroi, face à un avenir hérissé de points d’interrogation sans réponses fiables. […] L’immense irresponsabilité de convoquer un référendum sur le Brexit a conduit à une impasse: les Britanniques n’avancent pas d’un millimètre et le reste de l’Europe est paralysé.»

De fait, ce que nous dit ce vote sur le Brexit, «c’est qu’un référendum peut exprimer un choix, même radical, mais pas nécessairement les solutions pour le mettre en pratique», déplore Ouest-France. «C’est que la démagogie populiste peut briser des équilibres, plus difficilement les recréer. Berceau de la démocratie parlementaire, Westminster se retrouve pris en étau entre deux impératifs. […] Mardi soir, le marécage de Westminster n’avait rien à envier au «monstre bruxellois» si souvent décrié par les Brexiters.»

Mais «le dernier mot n’a pas encore été dit dans ce long bras de fer entre Londres et Bruxelles, et entre pro-Brexit et pro-européens», aux yeux du Corriere del Ticino. «Toutefois, la première ministre […] semble être à un pas du précipice et même en cas de chute, ou si elle glisse, cela ne sera peut-être pas suffisant pour enrayer le chaos.» De toute manière, elle est déjà «humiliée» et «politiquement très malade», selon le Daily Telegraph, alors que pour les tabloïds britanniques pro-Brexit, elle va devoir «lutter pour sa survie», écrit le Daily Mail:

Si Theresa May y parvient, pourra-t-elle «continuer à se battre»? s’interroge le Financial Times cité par Le Monde, expliquant que la première ministre, qui doit faire une déclaration lundi 21 janvier sur un nouveau plan d’action, «a peu de temps pour reprendre son élan». Pour le quotidien de la City, la cheffe du gouvernement pourrait entreprendre trois grandes démarches, «chacune avec difficulté». «Premièrement, elle peut essayer de persuader l’UE de revoir l’accord de retrait […], mais il est loin d’être clair que [les Vingt-Sept seront] d’accord sur ce point.»

Deuxièmement, elle «a fait savoir qu’elle s’adresserait aux députés de l’opposition pour trouver une approche consensuelle. Certains ministres [l’]exhortent à accepter une union douanière permanente avec l’UE – une initiative soutenue par le Parti travailliste – pour mettre fin à l’impasse au parlement […]. Mais cela contraindrait le Royaume-Uni à conclure des accords commerciaux avec des pays extérieurs à l’UE.» Enfin, elle «peut essayer de convaincre les conservateurs eurosceptiques en s’engageant à quitter Downing Street dès que le Royaume-Uni aura quitté l’UE», laissant l’opportunité à l’un des leurs de «façonner les relations futures avec l’UE».

Bonne chance à eux, si l’on considère la tournure que les événements ont prise. Aux Pays-Bas, très virulent, De Volkskrant évoque un contexte politique «orgiaque»: «La fête de la démocratie a dégénéré en une immonde beuverie, où les invités perdent toute inhibition et se pourchassent sauvagement. Plus grand-chose à voir avec la démocratie. Les intérêts personnels et partisans ont pris le pas sur la question de l’utilité d’un Brexit. […] Le référendum a divisé un pays stable et transformé sa classe politique en une nuée de lemmings se précipitant dans le vide du haut d’une falaise de craie. Offrant un spectacle formidable – mais assez tragique»:

Quoi qu’il en soit, selon Courrier international, la presse étrangère évoque une fois de plus le «saut dans l’inconnu» après cet «échec cuisant». «Le scénario du pire l’a finalement emporté. Comme attendu. Comme craint surtout», regrette La Libre BelgiqueSouvent apocalyptiques, les analyses évoquent «une île à la dérive où désormais, tout semble possible», comme dans La Repubblica, qui cite Winston Churchill parlant «d’un casse-tête caché dans une énigme». Que faire? Convoquer des élections anticipées? Organiser un second référendum?

Tout cela paraît bien illusoire avant le 29 mars… Mais l’Irish Times privilégie cette seconde piste pour sonder «le vœu du peuple britannique maintenant que les conséquences réelles du Brexit et les choix qui l’accompagnent deviennent plus clairs». Pour l’heure, selon une commentatrice du site Independent.co.uk, Theresa May «aurait dû démissionner». Mais le capitaine n’abandonne pas son navire, même «perdu et à la dérive», comme le dit le Guardian.

Où est le pilote?

En fait, «plus que jamais dans l’impasse» aux yeux du Soir de Bruxelles, le Royaume-Uni a «désespérément besoin d’un chauffeur», «d’un leader miraculeux», lit-on dans une tribune du New York Times, qui précise avec ironie que «malheureusement, il n’a que Theresa May et Jeremy Corbyn». C’est aussi l’avis de l’éditorialiste du Times de Londres Matthew Parris. Pour lui, il est désormais temps que des parlementaires chevronnés prennent en main le dossier Brexit, à la place des «zombies» qui s’en occupent actuellement: «Il n’y a aucun leadership, ni au sein du gouvernement ni dans l’opposition, qui soit capable de nous aider à sortir de ce bourbier.»

Restent alors ces deux scénarios «bidon», qu’évoque Libération: «Le Royaume-Uni peut, à tout moment avant le 29 mars 2019, décider de retirer l’article 50 et donc d’annuler le Brexit. Le référendum du 23 juin 2016 était après tout consultatif. Techniquement, cette option est possible. Politiquement, hautement improbable.» Ou alors, c’est la reine qui s’en mêle. «Elle sort de Buckingham Palace et déclare: «Cela suffit!» Malheureusement pour les fans d’Elisabeth II, ce scénario est le plus improbable de tous. La reine n’a pas le pouvoir d’intervenir dans le débat politique. Officiellement, elle n’a d’ailleurs pas d’avis sur le Brexit. C’est sans doute la seule dans ce cas à travers le pays.»

Ou reste l’humour, le fameux nonsense britannique évoqué par le très sérieux Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui n’hésite pas à en appeler cette fois aux Monty Python, eux qui invitaient à «toujours regarder du bon côté de la vie». Aujourd’hui, ils s’éclateraient sur Twitter:

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