En 1066, Guillaume le Conquérant arrive en Angleterre et l’élite anglo-saxonne disparaît au profit d’une cour normande. On y parle le français, on y pratique les mœurs françaises et, surtout, Guillaume conserve ses droits sur le continent, en Normandie. A partir de ce moment, l’Angleterre va devenir l’ennemi de la France. Pas un simple ennemi, pas le genre d’ennemi que l’on souhaite anéantir, mais plus un adversaire avec lequel il faut composer même quand cela paraît impossible; un ennemi nécessaire, l’ennemi héréditaire.

Avec les deux guerres mondiales, le communisme et le nazisme deviennent les véritables ennemis. Mais aussitôt la France libérée, l’Angleterre reprend sa place dans le cœur des Français. Lors de la formation de la CECA, de la CEE et de la CEEA et enfin de l’UE, d’ennemi héréditaire de la France, l’Angleterre va devenir celui de l’Europe continentale. Elle rejoint l’UE, embrasse les clauses économiques, mais avec des clauses d’exemption et, surtout, rejette l’euro. A l’heure où l’Angleterre tourne le dos à l’UE, il ne faut pas y voir une crise structurelle européenne. Il s’agit bien là d’un conflit franco-anglais. Le différend est d’ailleurs pour ainsi dire permanent depuis bientôt un millénaire.

La «mésentente cordiale»

En 1128, la petite fille de Guillaume le Conquérant, héritière du trône d’Angleterre, épouse le comte d’Anjou Geoffroy V. C’est un gage de paix entre la Normandie et l’Anjou, mais surtout l’avènement de la maison Plantâgenets. Cette présence anglaise en Europe continentale est à l’origine d’un conflit d’une centaine d’années avec les Capétiens, rois de France. S’ensuivent la guerre de Cent Ans (1337-1453) et la défaite française à Azincourt. Henri V d’Angleterre conquiert tout le nord de la France. La rivalité se poursuit avec la relation tumultueuse entre Henri VIII et François Ier. Les deux puissances s’opposent à nouveau lors de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714). Elles croisent le fer lors de la guerre de Sept Ans (1754-1763). Et naturellement, s’affrontent violemment lors des guerres napoléoniennes (1803-1815).

Les négociations à venir sur les relations entre la Grande-Bretagne et la France s’annoncent houleuses

Si les deux conflits mondiaux semblent rapprocher la France et l’Angleterre, ce n’est qu’apparence. De Gaulle et Churchill s’accordent dans une «mésentente cordiale», mais le président français s’oppose à l’entrée de l’Angleterre dans la CEE en 1967. La rivalité perdure sous des allures aimables. En 1994, le tunnel sous la Manche est inauguré. La ligne est censée relier la Grande-Bretagne au continent par la France. Les Britanniques font toutefois partir l’Eurostar de la gare internationale de Waterloo (nom donné pour commémorer la bataille décisive des alliés menée par l’Angleterre contre Napoléon en 1815). Les Français relèveront que ce train arrive à Calais, lieu de la victoire décisive de la Couronne de France sur l’Angleterre au terme d’un siège qui mit définitivement fin à leur présence sur le continent.

Les «froggies» et les «rosbifs»

Les exemples pourraient être multipliés à l’infini pour définir la relation entre les froggies et les rosbifs. La réalité est qu’ils ne parviendront peut-être jamais à s’entendre, et certainement pas sur la question du Brexit. La preuve en a été donnée lors de la dernière demande de report du Brexit. L’Union européenne et les pays qui la composent étaient prêts à accepter, mais Emmanuel Macron a laissé planer le doute d’un refus. Le 7 novembre, il affirmait même dans The Economist que l’UE pourrait disparaître, accusant les Britanniques en laissant entendre que le fait qu’elle «s’épuise avec le Brexit» n’y serait pas étranger. The Spectator relève toutefois le 25 janvier que Boris Johnson et Emmanuel Macron s’entendraient à merveille, même si tous les opposent. Le tabloïde va jusqu’à titrer «Le bromance» au-dessus d’une caricature montrant le président français serrant dans ses bras son homologue anglais qui lui tourne le dos. Le même jour, Emmanuel Macron exige pourtant un accès aux eaux britanniques durant vingt-cinq ans pour les pêcheurs européens, condition à tout accord commercial futur. Les négociations à venir sur les relations entre la Grande-Bretagne et la France s’annoncent houleuses. Angela Merkel, pour sa part, se contente de relever diplomatiquement qu’une fois le Brexit acté, l’UE aura à sa porte un concurrent.

Vendredi, nous avons assisté au départ de l’Angleterre, avec un deal amer, obtenu de haute de lutte. Une chose est sûre, nous n’assisterons au final pas à une crise européenne, mais bien à un nouvel épisode d’une rivalité franco-anglaise vieille de bientôt 1000 ans.

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