Revue de presse

Brexit: Londres traîne les pieds, Bruxelles s’impatiente

Un nouveau round de négociations s’est ouvert lundi entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Le «Monsieur Brexit» de l’UE met la pression sur son homologue pour que le dossier avance enfin, alors qu’outre-Manche, les Britanniques sont rattrapés par les réalités économiques

L’Union européenne a exhorté lundi les Britanniques à négocier «sérieusement» les termes de leur divorce dans le cadre du Brexit, plutôt que d’imaginer de futurs accords commerciaux, alors que débutait une nouvelle session de tractations dans un climat tendu à Bruxelles. Ce troisième round, qui s’achèvera jeudi, a été ouvert en fin d’après-midi au siège de la Commission européenne par le «Monsieur Brexit» de l’UE, le Français Michel Barnier, et son homologue britannique, David Davis. «Pour être honnête, je suis préoccupé, le temps passe vite», a lancé d’emblée Michel Barnier, en appelant le Royaume-Uni à présenter des positions «claires» sur les modalités de leur retrait avant «de discuter de la relation future ou d’une période de transition».

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C’est qu’outre-Manche, l’énergie politique n’y est plus vraiment depuis que Theresa May a perdu sa majorité et que l’opposition a gagné beaucoup de sièges au parlement. Comme le fait remarquer Courrier international, dans la presse britannique, le Parti travailliste plaide maintenant «pour une période de transition qui permettrait une sortie de l’UE en douceur». Naturellement séduits, les médias de gauche y voient «une lueur d’espoir que le pays puisse revenir sur ses pas»: annuler purement et simplement le Brexit.

Mais une chose est sûre, selon L’Obs: le décalage est «de plus en plus net» entre la réalité économique et le discours idéologique de «type néocolonialiste» – «on va sortir seuls, et conquérir le monde comme une Global Britain», grâce au Commonwealth et à de «nouvelles relations bilatérales avec l’Inde, la Chine, le Brésil». Le problème est que «le processus de sortie de l’UE a été avant tout un processus politique. C’est une décision qui s’appuie sur la symbolique de l’indépendance, de la souveraineté, de la grande histoire de l’Angleterre (plus que de la Grande-Bretagne). Entre-temps, les Brexiters n’ont pas voulu penser en détail aux conséquences économiques» et ils sont aujourd’hui rattrapés par «l’intégration concrète de leur pays dans le marché européen».

Du coup, dans Le Monde, le politologue Simon Tilford, du cercle de réflexion Centre for European Reform, compare son pays à «un homme ivre revenant à la réalité»:

Le Royaume-Uni est en train de dégriser

dit-il dans cette très jolie formule, provocante mais parlante. En attendant, Michel Barnier est obligé de constater que les devoirs d’été britanniques «restent limités et incomplets, et que Londres continue à vouloir le beurre (les bénéfices de l’UE) et l’argent du beurre (aucune des obligations de l’UE)». Toutefois, les Britanniques ne menacent plus «de quitter la table des négociations si les Européens ne se montrent pas raisonnables».

Et puis, tout a changé avec cette tribune publiée le 26 août dans The Observer, où le Labour précise son positionnement. Avec cette fameuse «période de transition qui permettrait au pays de rester dans le marché unique et l’union douanière, assurant ainsi un Brexit soft» – par opposition au Brexit hard prôné par la première ministre Theresa May – l’idée est aussi de rallier à la cause les plus «progressistes» des Tories. Avec cet argument: c’est «une nécessité économique et politique», plaide aussi le ministre du Brexit au sein du cabinet fantôme des travaillistes, Keir Starmer, qui déteste la perspective de voir arriver des «tracasseries administratives supplémentaires».

Où il est toujours question de priorités

«A voir les atermoiements du gouvernement conservateur» on peut donner raison à la gauche, estime De Tijd, le quotidien belge néerlandophone basé à Bruxelles: «La proposition du Labour ne constitue pas une solution définitive, mais elle réduit la pression relative au délai fixé à mars 2019» pour la fin du négoce et un Brexit réalisé. «Les discussions pourraient alors enfin aller à l’essentiel.» Ou en tout cas à ce que l’UE considère comme prioritaire, selon L’Express: «La facture que devra honorer le Royaume-Uni en quittant l’Union, le sort des citoyens européens sur le sol britannique et l’avenir de la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord.»

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Reste que la prise de position des travaillistes est «cohérente et juste», estime pour sa part le Guardian; elle commence à s’exprimer et ce n’est «pas trop tôt»! Jusque-là, le Labour a trop «tergiversé et esquivé» la question. L’habileté du parti est de ménager la chèvre et le chou: respecter «le résultat du référendum sans faire souffrir les travailleurs britanniques. Et il permet de garder ouverte une frontière fluide en Irlande, ce qui est d’un intérêt vital pour le Royaume-Uni aussi bien que pour l’Irlande.» Le New Statesman, hebdomadaire de gauche pro-UE, en ajoute une couche en écrivant encore plus clairement que ce positionnement «rend plus probable un Brexit soft, voire un retour dans l’UE».

Electoralement, pourtant, à moins qu’une crise politique ne déclenche des élections anticipées, ce sera long! Car l’objectif de l’opposition semble assez clair: «Une période de transition se poursuivant» au-delà des prochaines législatives – le 5 mai 2022! – «aurait nettement plus de chances de durer pour toujours, voire d’ouvrir une voie» vers le retour dans les instances bruxelloises. Cependant, le Labour sait pertinemment qu’il n’y a pas d’option préférable à une autre, pense aussi le Guardian dans un autre article. En résumé, après un Brexit dur, «tous les mensonges des partisans du Brexit deviendraient réalité». Alors, veulent-ils «vraiment devenir», a contrario, «une petite île soumise à des dirigeants étrangers, sans possibilité de déterminer leur propre avenir économique?»

A vrai dire, «on ignore peut-être encore ce que désiraient ou attendaient les pro-Brexit lorsqu’ils ont mis leur bulletin dans l’urne, mais il est quasi certain qu’ils ne voulaient pas d’un tel scénario». Ce dans quoi s’engouffre le Daily Telegraph (conservateur, pro-Brexit), en considérant que «la position du Labour manque toujours de clarté», notamment sur la question qui fâche et sur laquelle l’UE ne peut guère faire de concessions, l’appartenance au marché unique. Il a donc beau jeu de conclure que la vision travailliste «pour l’avenir du pays après le Brexit n’est pas plus claire que lors des douze derniers mois».

Volte-faces du Labour… et du «FT»

On en est là. C’est-à-dire pas très loin, et voilà pourquoi Bruxelles hausse le ton. Voilà pourquoi le Financial Times, qu’a lu et traduit le site Eurotopics, juge maintenant – c’est un comble! – que «le Labour devient le premier grand parti à prendre l’initiative de réfuter catégoriquement les espoirs irréalistes d’un divorce simple et rapide ou d’un accord de transition taillé sur mesure. […] Les travaillistes se retrouvent ainsi avec plusieurs longueurs d’avance sur les conservateurs. […] Cette volte-face place résolument le Labour du côté des acteurs économiques et incite le gouvernement à privilégier un peu plus la voie du pragmatisme».

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