Revue de presse

Le Brexit a ravivé l’idée d’une réunification des deux Irlandes

A Belfast, l’unionisme est en crise. Sa solidarité et la base de son pouvoir s’érodent, tandis que les nationalistes n’ont aucune garantie que la sortie de l’UE ne restaurerait pas une frontière réelle entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande

A la veille du déclenchement du Brexit, la première ministre britannique, Theresa May, vient de se rendre en Ecosse pour y répéter que ce n’était «pas le bon moment» pour réclamer l’indépendance. Mais cette visite très médiatisée cache une réalité plus «discrète»: la grave crise politique qui continue en Irlande du Nord, «l’autre» province du Royaume-Uni, où Londres enjoint aux partenaires de la coalition gouvernementale de poursuivre leurs négociations pour régler le différend qui les oppose.

Mais de quoi parle-t-on exactement? Courrier international explique que «trois semaines de pourparlers n’ont pas suffi» à aplanir les désaccords entre «unionistes et nationalistes, [qui] ne sont pas parvenus à s’entendre pour former un gouvernement». La province est ainsi plongée dans une grande «incertitude», bien que Downing Street promette depuis neuf mois maintenant «de défendre les intérêts de Belfast dans les négociations avec l’UE». En fait, le Brexit a purement et simplement ravivé l’idée d’une réunification des deux Irlandes.

Lire aussi: Theresa May tente de rassurer les Nord-Irlandais (25.07.2016)

Le 2 mars dernier, les législatives anticipées nord-irlandaises s’étaient conclues par un résultat si serré – les probritanniques l’ayant emporté d’une courte tête – qu'«après trois semaines, la formation d’un nouveau gouvernement s’est conclue par un échec», rapporte le Belfast Telegraph. Les négociations entre les protestants du Parti démocrate unioniste DUP, favorable à l’union avec la Grande-Bretagne et les catholiques du Sinn Féin, le parti nationaliste qui aspire à l’unification de l’Irlande, n’ont pas abouti. Et, comme le souligne le journal, «les deux partis se reprochent mutuellement d’être la cause du fiasco».

Ce lundi à 16h, «le délai prévu pour la formation d’un exécutif est arrivé à échéance. Pour autant, il n’y aura pas de nouvelles élections pour l’instant», a annoncé James Brokenshire, le ministre pour l’Irlande du Nord au sein du gouvernement britannique. Il juge qu’il reste «une petite fenêtre de tir pour parvenir à former un gouvernement et qu’il n’avait pas décelé, chez les leaders des principaux partis, d’aspiration à une solution alternative». A vrai dire, il «avait le choix entre trois scénarios: déclencher de nouvelles élections, mettre en place une administration» de tutelle depuis Londres – ce qui nécessiterait une procédure lourde, avec une nouvelle loi votée par le parlement britannique – «ou encore esquiver la question en accordant plus de temps aux partis pour conclure un accord».

Le «Direct Rule», l’option «nucléaire»

Il a donc choisi l’esquive, préférant rallonger de «quelques petites semaines» le délai pour trouver un accord. Quant à l’option extrêmement risquée qui consisterait à redonner «les rênes de l’Irlande du Nord au gouvernement britannique» près de vingt ans après l’accord de paix du Vendredi-Saint, «elle est généralement considérée comme l’option nucléaire», soulignent les Irish News. Parce que l’application de ce qu’on appelle le «Direct Rule» serait en fait «un énorme retour en arrière dans le processus de paix», indique LibérationLa Croix rappelle en effet que «l’administration depuis Londres était le système en vigueur pendant les trente ans de conflit interconfessionnel […] en Irlande du Nord».

Toujours selon le Belfast Telegraph, si les négociations actuelles «ont échoué, c’est notamment à cause d’un désaccord sur une proposition de loi pour protéger la langue irlandaise, le gaélique. Cette loi, qui constitue l’un des chevaux de bataille du Sinn Féin, n’a pas eu l’approbation du DUP», qui en aurait voulu «une plus large» protégeant également le scots d’Ulster, le dialecte anglophone «parlé par les descendants des Ecossais qui ont colonisé le nord de l’Irlande».

Que prévoyait l’accord de 1998?

Et voilà comment l’histoire et les identités culturelles peuvent faire capoter une démocratie encore bien fragile, alors qu’en 1998, l’accord prévoyait «que les unionistes et les nationalistes se partagent le pouvoir en Irlande du Nord». Et que le parti le plus fort, «aujourd’hui le DUP, nomme un premier ministre». Mais lors des élections du 2 mars dernier, celui-ci n’a obtenu qu’un siège de plus (pour un (28) que le Sinn Féin (27), «qui a fortement progressé»: «Avec cette poussée nationaliste, les différents partis unionistes ont perdu pour la première fois leur majorité» à l’Assemblée d’Irlande du Nord.

Ce «système politique de partage des pouvoirs entre catholiques et protestants», pour Libé, «favorise la polarisation de la vie politique et sa domination» par les partis communautaires. Unionistes et nationalistes disposent «ainsi d’une marge de manœuvre réduite lors de négociations, de peur de décevoir leur électorat respectif».

Ironie de l’histoire, le scrutin anticipé avait été déclenché par la démission pour raisons de santé du vice-premier ministre, Martin McGuinness. Il était le leader historique de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise composée de plusieurs organisations paramilitaires qui ont lutté par les armes contre la présence britannique en Irlande du Nord. Il est décédé le 21 mars dernier et «ses funérailles, qui se sont déroulées la semaine dernière à Derry, ont donné lieu à une courte trêve dans la crise politique que traverse aujourd’hui l’Irlande du Nord, sur fond de Brexit et de regain de tensions entre les communautés.»

Or ce n’était que le calme avant la tempête, notamment crainte par l’Irish Times, que citait Eurotopics au lendemain de ces élections régionales, et qui était déjà très pessimiste. Pour lui, le scrutin n’avait «fait que montrer une fois de plus que les institutions et la culture politique [étaient] bloquées dans l’impasse des réflexes ethno-religieux»: «La dynamique spécifique au sein des communautés empêche la moindre prise de responsabilité en interne, écrivait-il. L’unionisme et ses électeurs sont mus par le désir de triompher à tout prix du Sinn Féin. Ils ne sont visiblement pas en mesure de mettre de l’ordre dans leur propre camp.»

Du coup, «les problèmes internes que connaissent les unionistes pro-Londres et la perspective prochaine du Brexit pourraient pousser de nombreux Nord-Irlandais à se détourner de Londres et à regarder vers Dublin», pressentait le Times de Londres: «L’unionisme est en crise. Sa solidarité et la base de son pouvoir s’érodent, tandis que les nationalistes irlandais assistent tranquillement au spectacle»: leurs électeurs «ont sorti la tête des tranchées».

Londres ferait des «promesses superficielles»

Ceux-ci pensent que «le gouvernement britannique leur fait des promesses superficielles, […] ne leur garantit pas que la sortie de l’UE, du marché commun et vraisemblablement de l’union douanière ne se soldera pas par la restauration d’une frontière réelle entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, pour empêcher la libre circulation des services et des marchandises. L’alternative évidente, dans ce cas, c’est une stricte limitation des voyageurs en provenance d’Irlande ou d’Irlande du Nord, ce qui favoriserait le sentiment d’appartenance.»

Décidément, le Brexit vient douloureusement rappeler que le Royaume-Uni est bel est bien constitué de quatre nations: l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande du Nord et le Pays de Galles. Et qu’à l’exception de la première, les trois autres nations ont des administrations dévolues, chacune avec des pouvoirs variés, basés dans leurs capitales régionales, respectivement Edimbourg, Belfast et Cardiff. Theresa May a encore du pain sur la planche pour résoudre ce casse-tête d’un royaume au bout du compte plutôt désuni.

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