Revue de presse

Brexit: mais comment sortir de ce chaos, my God?

Theresa May a été humiliée une seconde fois à Westminster mardi soir. Son sort ne tient plus qu’à un fil. Attention, «country in despair», se lamentent les médias

Son et images sont terribles. Les traits tirés, les yeux cernés et rougis, la voix éraillée par un mauvais refroidissement qui tournerait en boucle comme un vieux vinyle rayé: Theresa May a dû essuyer, mardi soir devant les parlementaires réunis à Westminster, une nouvelle et humiliante défaite, plus que jamais mal attelée qu’elle se trouve sur une vraie charrue à chiens. Celle qu’elle se coltine depuis que le Brexit s’enfonce dans un nonsense qui fait définitivement mentir, cette fois, le présomptueux, classique, mais illusoire adage né d’un titre historique du Times de Londres: «Fog in the Channel, continent cut off» («Brouillard sur la Manche, le continent isolé»).


Pour aller plus loin:


Les députés britanniques ont donc retoqué mardi pour la deuxième fois l’accord de Brexit malgré les ultimes modifications obtenues la veille par leur première ministre. Le verdict plonge le Royaume-Uni dans l’abîme à quelque deux semaines de la date prévue de la sortie de l’Union européenne, le 29 mars. A en croire Londres, selon le site Touteleurope.eu, «des garanties légalement contraignantes» auraient été obtenues à l’issue d’une réunion entre Londres et Bruxelles (Le Point, avec l’AFP). «Ce que nous avons obtenu, ce sont des changements juridiquement contraignants, et c’est exactement ce que le parlement nous a demandé d’obtenir», a résumé Theresa May pour le Guardian. Comprenne qui pourra.

Mais tentons quand même le décryptage, avec Le Monde. «Ces garanties portent principalement sur l’épineuse question du backstop, à propos duquel les parlementaires britanniques continuent de se déchirer. Celui-ci a vocation à créer un «territoire douanier unique», c’est-à-dire une union douanière entre le Royaume-Uni et l’UE, dans lequel la libre circulation des biens industriels et agricoles permise par l’UE reste en vigueur. L’objectif? Eviter le retour d’une frontière physique entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord.»

Londres supprimera 87% des droits de douane en cas de «no deal»

De toute manière, le Royaume-Uni réduira drastiquement les droits de douane en cas de Brexit sans accord et ne procédera pas à des contrôles douaniers à sa frontière avec l’Irlande, vient d’annoncer, ce mercredi, le gouvernement britannique. Dans ce nouveau régime douanier, qui entrerait en vigueur au soir du 29 mars en l’absence d’un accord de divorce avec l’UE ou d’un report du Brexit, 87% des importations ne seraient pas soumises à des droits de douane. Il serait mis en place pour une période pouvant aller jusqu’à douze mois, en attendant l’instauration d’un régime douanier permanent. Seulement voilà, il y a des exceptions, et c’est un «cauchemar», autant pour le Daily Mail que pour le Sun:

Et maintenant, que va-t-il se passer?

Pour l’heure, les parlementaires votent à nouveau ce mercredi sur la possibilité de quitter l’Union sans aucun accord (le no deal). Si cette option est exclue comme il y a tout lieu de le croire, la Chambre se prononcera encore une fois jeudi, sur une proposition de report «limité» mise sur la table par un groupe de députés: un plan prévoyant de repousser le Brexit jusqu’au 22 mai, avec une série d’accords provisoires avec l’UE jusqu’en 2021.

Excédée par «l’arrogance» de Londres, à bout de nerfs et avec d’autres «petits soucis» dans la tête comme les prochaines élections européennes (entre le 23 et le 26 mai), l’Union serait prête à étudier la question si le Royaume-Uni devait en faire une demande «motivée». Mais quant à lancer des discussions pour obtenir de nouveaux changements, la partie semble d’ores et déjà perdue… Dans la foulée, le Daily Telegraph se demande donc quelle sera «la prochaine calamité»:

«C’est cet accord ou le Brexit pourrait ne pas se produire du tout. En politique, on a parfois droit à une deuxième chance, mais il n’y aura pas de troisième chance», a averti lundi le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker. Dans le fond, rien ne semble avoir changé dans le brouillard planant sur la Manche depuis… 1973, quand débutait ce pénible chemin de croix.

Déjà, «l’homme de la rue»…

Car cette année-là, au 1er janvier, le Royaume-Uni avait officiellement rejoint la Communauté économique européenne (CEE) après dix années d’âpres négociations. Parti sonder l’«homme de la rue», un reporter de l’AFP rencontre alors, dans un pub de Londres, un imprimeur, qui lui assène: «Nous avons un gouvernement qui est le nôtre, un parlement que nous élisons. Nous ne voulons pas être dirigés d’on ne sait quel Bruxelles.» En ajoutant:

Tout ce que nous avons est meilleur que chez vous

Puis un chauffeur de taxi écossais lui dit: «Je me méfie de vous. […] Je vous vois venir. Vous nous cajolez. Et puis, lorsque nous serons dans votre sacré piège, votre paradis pour imbéciles, vous nous brouillerez avec nos vrais amis, les Américains, les Canadiens, les Australiens.» En précisant:

Vous deviendrez tous communistes en nous ruinant avec vous

Mais en attendant cet improbable destin dessiné par ceux qui croyaient que l’Europe occidentale serait rapidement envahie par l’Union soviétique, «l’Europe des Neuf» était née, elle triomphait face au reste du monde, comme le montre cette page du Journal de Genève du 3 janvier:

Près d’un demi-siècle plus tard, il faut déchanter. Courrier international proclame l’«échec définitif pour Theresa May», dont le sort ne semble plus tenir qu’à un fil. «Désastre», «humiliation historique», «calvaire», «débâcle parlementaire»: la presse n’a «pas de mots assez durs» pour décrire ce «nouveau camouflet». Un exemple? «En temps normal, dans ces circonstances, tout chef de gouvernement aurait démissionné, note le Corriere della sera. Mais les temps dans lesquels nous nous trouvons ne sont plus normaux.»

Pour l’Irish Times, la locataire du 10 Downing Street «a montré son incapacité à faire voter un accord aux Communes. Et sa tactique consistant à lécher les bottes du lobby des brexiters et du Parti unioniste nord-irlandais s’est retournée de manière spectaculaire contre elle.» Et puis, de toute manière, l’Union n’est pas «disposée à remettre une pièce dans la machine juste pour le plaisir de faire durer l’incertitude», souligne le quotidien belge L’Echo dans un éditorial titré «La mort d’une chimère». L’échec de Theresa May devrait signifier «la convocation d’élections», mais «comment les Vingt-Sept pourraient-ils considérer ce grand rebattage des cartes comme une perspective susceptible de stabiliser l’atterrissage du Brexit»? D’où une sortie de crise beaucoup plus acceptable:

Un délai pourrait servir à convoquer un référendum

C’est d’ailleurs ce que réclame le site Independent.co.uk. Reste la dure réalité des faits. «Le Royaume-Uni va devoir trancher entre un accord qui ne satisfait ni les hard brexiters ni les partisans d’un maintien dans l’UE, et d’autres solutions qui ne font pas plus l’unanimité: «no deal», Brexit avec persistance d’une union douanière, abandon du Brexit après un nouveau référendum», l’impasse est totale pour Les Echos. Sont-ils devenus fous, sir Winston? Difficile, pourtant, de savoir qui sont les vrais perdants dans cette affaire:

Repéré par Eurotopics.net, Bert Wagendorp, chroniqueur du quotidien néerlandais De Volkskrant, clame quant à lui son exaspération: «Honnêtement, j’en ai assez des entourloupes britanniques et des minables temporisations de Theresa May, cette calamité politique. J’ai de la compassion pour les nombreux Britanniques de bonne intention, qui, par l’action criminelle de politiques irresponsables et piégés par un référendum manipulé, se sont retrouvés dans une situation dont ils ne voulaient mais dont ils finiront par payer le prix. Je propose de simplifier les procédures d’asile pour ces citoyens. […] Un jour, nous nous rappellerons ces années de passage à vide inexplicable de la politique britannique.»

Et pendant ce temps, Buckingham se tait, comme d’habitude. Mais il y a deux jours, LeMatin.ch nous a appris tout de même que les Britanniques tenaient «à leur reine comme elle aux joyaux de sa couronne. A tel point qu’ils ont réactivé de vieux plans d’urgence pour la sauver si… le Brexit se passait mal. Les autorités craignent en effet qu’Elisabeth II soit prise à partie par des émeutiers s’il arrivait qu’elle s’exprime sur la question, ce qu’elle n’est pas censée faire. Du coup, comme à l’époque d’une crainte d’attaque nucléaire, Scotland Yard a prévu un plan d’évacuation de la famille royale. Nom de code: «Yellowhammer» («Marteau jaune»). Les fans des Beatles auront tout de suite compris qu’on prévoit d’évacuer cette famille de marteaux à bord d’un sous-marin. Ou c’est pas ça?»


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