L’article du Telegraph dans lequel le maire de Londres justifie le Brexit sent bon son dix-neuvième siècle. C’est un monument de grandeur impériale posé devant la Manche comme défense des îles britanniques contre les infiltrations sournoises du fédéralisme européen. «Nous avons tenu le plus grand empire que le monde ait jamais vu, avec une population domestique beaucoup plus petite et une fonction publique relativement limitée, écrit Boris Johnston. Est-ce que nous sommes vraiment incapables de négocier [les conditions de sorte de l’UE]?» «Nous avons passé 500 ans à essayer de repousser les pouvoirs continentaux réunis contre nous. Il n’y a pas de raison pour que cela continue». Et de citer les maximes zurichoises de Churchill, dont Johnston est un biographe: «Avec l’Europe, mais pas dedans; intéressé, associé, mais non absorbé.»

Les idoles ordonnatrices de l’Europe d’aujourd’hui

«L’Histoire» et «les Intérêts» sont les deux idoles ordonnatrices du présent européen. En Grande-Bretagne, elles dansent un parfait tango, deux pas en avant, un pas en arrière, l’Histoire sachant plier devant la force des Intérêts quand c’est nécessaire mais reprenant la main lorsque ceux-ci sont satisfaits. Il était utile d’adhérer aux Communautés européennes en 1973 pour affaiblir les courants protectionnistes mais dès lors que le commerce est libéralisé à grande échelle, il est inutile d’encombrer la souveraineté du Royaume avec des législations extérieures. C’est la vertu nationale qui crée la richesse et la coopération la bureaucratie, dit l’antienne.

Le Royaume a amplement profité de l’Union européenne: «Nous sommes les leaders européens, sinon mondiaux, dans de nombreux secteurs de l’économie du XXIe siècle», dit Johnston, citant la finance, les biosciences, les arts, les services, les universités, etc. Dès lors, au lieu de se laisser «infantiliser» par Bruxelles, le maire de Londres propose de rediriger ces succès sur le reste du monde. En d’autres termes, redevenir grands comme par le passé.

La revanche de la «grande Pologne»

Avec d’autres manières, c’est aussi le discours polonais actuel: la perspective de prospérité à peine esquissée, grâce à l’Union européenne, c’est la revanche d’une «grande Pologne» qui prend place dans l’imagination nationale. Les intérêts des Polonais ne sont pas tels encore que Varsovie puisse cesser de «se pendre aux jupes de Bruxelles», (comme dit Johnston), mais la nostalgie historique défait et refait déjà des gouvernements.

C’est également dans le passé que s’ancre l’idéologie nationale française pour «résister aux pressions de Bruxelles» à un moment où le couple de l’Histoire et des Intérêts connaît une crise grave sur le territoire de l’Hexagone. Les Intérêts ne sont pas satisfaits à la hauteur des attentes de l’Histoire, laquelle a beau crier, elle n’a rien à proposer pour leur donner un tour plus performant. Ne restent que des frustrations sur les deux plans. Le tableau est triste à voir.

L’Allemagne échappe à cette emprise

Un pays au moins échappe à l’emprise castratrice du passé, c’est l’Allemagne, pour la bonne raison que son passé n’est pas montrable et que les séquelles de la guerre y ont duré jusqu’à la chute du mur de Berlin, en 1989. Les générations allemandes qui gouvernent ou sont actives en politique portent toutes dans leurs biographies individuelles la présence de la guerre ou ses traces. Elles sont entraînées à investir dans le futur – un futur meilleur. Toutes ne sont pas europhiles, loin de là, mais l’Union reste pour l’Allemagne un horizon d’embellissement. Cette perception positive favorise un activisme pro-européen qui, soutenu par le poids démographique du pays réunifié, véhicule chez les autres l’angoisse du passé: non à l’Europe allemande! Mais l’Europe serait-elle moins allemande si l’Union cessait d’exister? Berlin soutient avec force le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union afin qu’on n’ait pas à se poser la question.

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