Il était une fois

Le bricolage du passé (suite)

En août 2009, Vladimir Poutine condamne le pacte Staline-Hitler de 1939 comme «immoral» et invite à «tourner la page» de la Seconde Guerre mondiale. Il s’entend bien avec l’Allemagne d’Angela Merkel, il cherche à bien s’entendre avec la Pologne dont il est l’hôte, à Gdansk.

En novembre 2014, le même Vladimir Poutine réhabilite le fameux pacte, qu’il qualifie, cette fois, de «bonne politique». Celui-ci instaure en effet un principe de non-agression (violé deux ans plus tard par Hitler), et une clause secrète partage la Pologne entre l’Allemagne et la Russie, autorisée à prendre les trois Etats Baltes. Comment, en cinq ans, une politique immorale devient-elle une bonne politique? Pourquoi la page tournée de la Seconde Guerre mondiale redevient-elle une page à relire, à annoter, à corriger, voire à réécrire entièrement?

L’explication minimum tient dans l’affaire ukrainienne: Moscou n’avalant toujours pas le fait de l’indépendance de Kiev, il est utile de semer le doute sur la réalité des frontières de l’Europe centrale et orientale et sur la nature «aléatoire» des nationalités qui composent la région. Le fait que Staline et Hitler se la soient partagée est comme un rappel opportun de son caractère partageable. En mars 2014, le parlement russe a d’ailleurs proposé à la Pologne de partager avec la Russie le territoire ukrainien, proposition à laquelle Varsovie n’a pas répondu.

Une autre explication, maximale celle-ci, est avancée par l’historien Timothy Snyder sur le blog de la New York Review of Books. Le chercheur voit le Kremlin changer l’interprétation russe de la Seconde Guerre mondiale. Après la trahison de Hitler et l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht en 1941, Staline, qui, par ses fournitures, avait aidé l’Allemagne nazie contre l’Europe nord-occidentale, avait rejoint les puissances alliées et mené à leur côté «la Grande Guerre patriotique», racontée aux enfants comme la geste héroïque de l’URSS. Pour que la geste fût crédible, il fallait oublier ce qui l’avait précédée, le pacte germano-soviétique de 1939, ce que fit longtemps l’historiographie russe, amenant Poutine jusqu’à récemment à le qualifier d’immoral.

Mais la révision du personnage de Staline autorise désormais la jonction des deux histoires, celle du pacte et celle d’après le pacte, celle de l’URSS alliée à l’Allemagne nazie et celle de la résistance contre elle. Staline en effet n’est plus seulement l’homme qui a vaincu Hitler mais aussi l’homme qui, du côté de Hitler, a combattu l’Europe capitaliste, démocratique et décadente. Snyder veut pour preuve de cette révision l’alliance avouée du régime Poutine avec les extrêmes droites européennes, qu’il finance, qu’il invite et auxquelles il inspire une sympathie frôlant l’idolâtrie. Staline reconditionné en justicier d’un ordre anti-capitaliste et anti-décadent, son pacte avec les nazis réemballé comme gaffe plutôt que comme crime, il peut reprendre du service contre une Europe et une OTAN peintes en ennemies de civilisation. Dès lors, ce n’est plus seulement l’Ukraine et son territoire qui sont contestés mais l’ordre légal européen tout entier, tenu pour illégitime.

Dans cette opération, Poutine a des alliés bien placés, à commencer par un Viktor Orban hongrois occupé à promouvoir une «démocratie non libérale», ou un président tchèque, Milos Zeman, élu avec l’argent russe et braqué contre les sanctions; il a des alliés déclarés dans les partis anti-européens; des alliés involontaires chez tous ceux que l’establishment bruxellois et francfortois rebute par ses erreurs économiques ou politiques; des alliés malgré eux parmi les Européens dépités, prompts à se demander où ils ont fait faux car la culpabilité est la petite sœur bâtarde du vieux sentiment de supériorité. Il a des alliés objectifs chez les Américains que toutes ces chicaneries européennes agacent quand ils voudraient regarder ailleurs.

Une intention sombre n’est cependant pas encore une réalisation. Tout le monde apprend en même temps des actes qui sont accomplis. L’annexion de la Crimée et la tentative d’annexion de l’Ukraine orientale en dépit du droit et des institutions internationales ont brisé la routine européenne et réveillé la notion d’urgence: quelque chose manque au continent, un discours et un vouloir sur son avenir. Au centre et à l’Est, des Etats fragilisés n’ont pas encore enfoncé leurs pénates dans le projet européen. La Russie elle-même est un Etat neuf, orphelin de son empire depuis seulement vingt-cinq ans, seul à le regretter mais condamné à l’accepter. L’Autriche l’a accepté après 1918, comme la Hongrie, malgré les relents actuels, ou encore la Turquie. Et comme tous les Etats coloniaux, la Grande-Bretagne, la France, le Danemark, les Pays-Bas, le Portugal qui se sont fait une raison de leur rétrécissement, une raison positive et même parfois glorieuse, comme le Portugal, en 1974, si «fier de rejoindre les démocraties européennes» en ramenant ses soldats à la maison et en congédiant sa dictature.

Le rapetissement, sous la pression de peuples qui désirent s’en aller, est une expérience que la Russie n’a pas encore faite mais qui s’imposera à elle. Quand, comment? A moins de trouver son de Gaulle, elle n’est pas seule à pouvoir répondre. La machine qu’elle a mise en route au nom de son passé rebricolé est dangereuse. Le danger est une catégorie avec laquelle les Européens sont mal à l’aise: tout à leur célébration de la paix – la paix chérie, la paix retrouvée – ils l’ont négligée. Ils ne le peuvent plus.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.