Éditorial

Bruxelles face aux Européens

Après les propositions de relance communautaire formulées par Emmanuel Macron, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a tenu mercredi un discours audacieux. Mais pas sûr que les citoyens soient prêts pour ces nouveaux élans

Le moment est rare, et il doit être souligné. C’est devant un Parlement européen debout, dominé par les applaudissements, que le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a achevé mercredi à Strasbourg son discours sur «l’état de l’Union», fruit d’un long travail de préparation en amont. Une heure durant, l’ancien premier ministre luxembourgeois a, en français, en anglais puis en allemand, déroulé ses propositions de relance de l’UE après une décennie de crise.

En tête de son agenda? La protection des investissements stratégiques européens des intrusions étrangères (gare à la Chine), la priorité accordée à la cybersécurité et la volonté d’avancer sur la refonte de la gouvernance de la zone euro, même s’il ne désire pas – à la différence d’Emmanuel Macron – un ministre des Finances pour la monnaie unique. Trois piliers, assortis d’une proposition d’en finir avec la paralysie de l’unanimité sur la fiscalité (la Suisse est prévenue) et d’un engagement à associer davantage les parlements nationaux et «la société civile» des Etats membres.

Le fossé demeure

L’Europe unie, par la voix du principal dirigeant de son exécutif, semble donc avoir retrouvé de l’oxygène. Tant mieux. Mais un fossé demeure, illustré cruellement par le Brexit: celui creusé par la défiance d’une partie importante des citoyens des Vingt-Huit – demain Vingt-Sept – envers Bruxelles. Or rien dans les propos de Jean-Claude Juncker ne prouve que cette leçon a été retenue à la tête de l’UE. Pas un mot pour reconnaître qu’une fatigue normative s’est installée. Aucun avertissement lancé aux eurocrates, toujours tentés de mouliner des directives dans leur «bulle» communautaire. Rien sur le rôle parfois problématique des lobbies. La promesse d’une plus grande «transparence», réitérée, est loin d’être suffisante. Les Européens sont en droit de savoir, publiquement, où la Commission a échoué, pourquoi elle s’est trompée, et là où ses compétences ont mal été utilisées.

Le volontarisme de Juncker ne doit pas éclipser le besoin d’un rigoureux devoir d’inventaire.

Le retour de la croissance sur ce Vieux Continent miné par les populismes ne doit pas être un prétexte pour ignorer les doutes des citoyens sceptiques et le souhait souvent entendu d’une pause communautaire. Jean-Claude Juncker a le mérite d’avancer des initiatives que les Etats partenaires, comme la Suisse, doivent suivre de près. Mais ce volontarisme ne doit pas éclipser le besoin d’un rigoureux devoir d’inventaire. A l’approche du divorce avec Londres, ce discours annuel sur l’état de l’Union ne doit pas seulement pointer les fautes (réelles) de certains Etats membres. Il doit aussi servir à questionner le fonctionnement d’institutions supranationales toujours promptes à gommer leurs erreurs. Et leurs échecs.

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