L’Europe donne dans le pathos

Le comportement et les paroles de M. Juncker sont-ils représentatifs de l’état d’esprit des responsables européens actuels? Récemment, une image surprenante le montrait tapotant la joue d’un chef d’Etat. Bien sûr, ce n’était pas la reine d’Angleterre, ni Angela Merkel, mais Alexis Tsipras. Avait-il bu? Mais non: il semble bien que M. Juncker était animé d’une empathie véritable. Par exemple, il déclarait le 12 juin sur France Culture: «Je me sens très proche des Grecs qui souffrent.» Réagissant lundi 29 à l’annonce du référendum, il sermonnait, répétant son amour pour les Grecs: «Il ne faut pas se suicider parce qu’on a peur de la mort.»

De telles manifestations d’amour pour son prochain, puis cette métaphore du suicide et de la mort, enfin son impression d’avoir été trahi, tout cela place le discours de M. Juncker du côté de l’émotion, des images parlantes, des rapports sentimentaux, des jeux d’allégeance et de loyauté entre des personnes de pouvoir. C’est assez piquant alors que ce même discours porte une accusation d’irrationalité contre le gouvernement grec. En filigrane, on lit que Tsipras agirait sous l’emprise d’une passion populiste et démagogue.

Justement, choisir de «se suicider pour éviter la mort» serait fou. Cependant, si on s’arrête plus attentivement sur cette comparaison imagée, on voit qu’elle ne reflète évidemment pas l’enjeu complexe du référendum grec. C’est tout le problème des métaphores: elles ont ce pouvoir persuasif de l’évidence, mais parfois au prix d’une aliénation radicale de la question qu’elles prétendent élucider, et qui est soit complexe, soit absurde. On se méfie des métaphores dans la science, il faut aussi lever le sourcil quand elles font irruption dans le discours politique; on devrait le savoir, puisque le fascisme s’est construit discursivement par la métaphore. Or on en trouve à tout bout de champ dans le discours économique contemporain, à commencer par la «coupe de cheveux» (haircut) de la Grèce. L’économie est tour à tour machine (en «surchauffe») et être vivant, si elle est anémique ou se redresse. Elle fait même parfois des bulles. Quant au marché, force extérieure à «calmer», n’en parlons pas.

Les métaphores ne s’adressent pas à l’esprit analytique mais à notre capacité imaginative. Elles sont indispensables dans de nombreux contextes, mais dangereuses dans d’autres. Par leur nature, elles incitent au discours moraliste, qui à son tour échappe souvent à la raison et justifie ce qu’elle rejetterait (par exemple qu’une crise humanitaire soit la conséquence non d’une guerre mais de la dette d’un Etat envers d’autres institutions publiques). Et en effet la morale s’en est mêlée, au moins dans le discours, et le poids de la faute est imposé à l’endetté, comme si «la Grèce» était un individu global, cependant proche de la rédemption s’il se soumet à l’«austérité» (autre terme douteux).

Qu’on soutienne ou non M. Tsipras, il faut être naïf pour s’étonner de son élection, de sa fermeté ou de ses décisions. Soit c’est un communiste et populiste forcené, soit c’est un démocrate intègre et courageux; dans les deux cas le référendum est un mouvement évident. Une chose est sûre: la pensée politique dominante n’a pas conduit vers une grande clairvoyance. En somme, elle crée elle-même continuellement ses raisons d’aimer toujours plus les Grecs et leur souffrance, de manifester à la fois le bâton et la compassion, dans un monde imagé fait de vertus fort nobles et, bien sûr, «austères».

Avait-il bu? Mais non: il semble bien que M. Juncker était animé d’une empathie véritable

Professeur à l’Institut des sciences du langage et de la communication de l’Université de Neuchâtel

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