Ce n'est pas d'aujourd'hui que les bureaucrates, les administrateurs, les gestionnaires sont pris à partie et dénoncés comme des parasites plus ou moins légitimes, plus ou moins tyranniques, de la société. Alphonse Allais, au début du siècle, ne prétendait-il pas lancer un parti visant l'élimination de la bureaucratie – mais Alphonse Allais n'était-il pas aussi ce visionnaire qui, sous forme humoristique, avait prédit le phénomène de la résistance des bactéries aux antibiotiques? Force est en tout cas de constater que ces gestionnaires ont pris durant ces cinquante dernières années un essor, un pouvoir, ou disons-le, une hégémonie, incontestables.

La médecine n'a pas échappé à cette déferlante de technocrates qui, après avoir chassé médecins et patients d'étages entiers d'hôpitaux, y ont établi leurs quartiers. Planification, restructuration, optimalisation, rationalisation sont devenus les maîtres mots de la santé, désormais gouvernée par ces Napoléon de l'organigramme. Enivrés par leur victoire sans résistance, ces derniers fusionnent, sectorisent, «zone-pilotent», «multisitent», «auditent» et «isoneufmillent» à tour de bras, s'appuyant sans vergogne sur un mix de théories ultralibérales et de planification digne d'un gosplan de la bonne époque soviétique. En virtuoses des tableurs, ils adaptent sans état d'âme la réalité sociale à leurs délires planificateurs.

Délire contagieux, car ces technocrates rendent fou, dans le sens que lui donnait Searles dans son ouvrage L'effort pour rendre l'autre fou. Toutes ces mesures sont, en effet, entièrement paradoxales: qui claironne «économies» en réalité dilapide, détourne et vilipende; qui dit «motiver» en réalité saccage consciencieusement tout élan créateur; qui prétend harmoniser s'évertue en réalité à soigneusement monter les uns contre les autres toutes les catégories qui jusque-là s'entendaient à collaborer. Et qui dit libéraliser s'emploie au contraire à enserrer d'un réseau totalitaire le moindre des actes du moindre des employés. Paradoxe encore lorsqu'un dirigeant de gauche effectue en réalité une politique de droite. Ces paradoxes, nous ont appris Bateson et à sa suite de nombreux systémiciens, sont des sortes d'armes psychologiques qui paralysent pensées et réactions de leurs victimes, processus qu'il serait aisé de comparer à l'inertie hébétée de nos principales organisations professionnelles.

Mais, à ce point de ce constat alarmant, on peut s'interroger: pour quoi donc? A quelle fin toutes ces manœuvres turpides? Pour l'argent? Certes ces technocrates sont aux premières loges pour s'octroyer des salaires confortables – sans parler d'autres avantages exorbitants comme des locaux prestigieux, des voyages internationaux ou des années «sabbatiques». Pour le pouvoir? De toute évidence, il les grise jusqu'à la folie et on en prend la mesure dans les circulaires adressées à leurs anciens supérieurs, les médecins, pleines d'une suffisance quasi jubilatoire. «Vae victis!» Jusqu'à la lie, ils la boiront cette coupe amère, ces disciples d'Hippocrate naguère si fiers, ces mandarins si orgueilleux.

L'argent, le pouvoir sont assurément des finalités de ce qui est bel et bien une forme de guerre, à laquelle se sont d'ailleurs vite associés une multitude d'autres prédateurs de seconde zone, depuis les gestionnaires d'assurances jusqu'aux éthiciens, en passant par les juristes-conseils, etc. Toutefois, argent et pouvoir ne peuvent suffire à justifier de la débâcle inouïe de toutes les organisations médicales, de la sauvagerie avec laquelle toute une corporation s'est vue, en quelques années, mise à sac, humiliée, assujettie, alors qu'il y a peu encore, elle était forte, bien organisée et respectée. De toute évidence, d'autres mécanismes sont à l'œuvre, plus subreptices, qui animent cet assaut sur la médecine. Quels pourraient-ils être?

Dans un monde où l'individu se voit cerné au sein d'un réseau de contrôle au maillage chaque jour plus serré, rares sont ceux qui bénéficient encore d'une véritable liberté d'opinion, de parole et d'action; ceci d'autant plus si ces avantages se conjuguent à un certain pouvoir financier ou intellectuel. Une telle classe sociale se particularise progressivement et peut être perçue comme menaçante par cette caste dirigeante dont le pouvoir s'accorde volontiers d'une emprise sur les personnes.

Dans cette même lignée, on pourrait faire l'hypothèse que dans un monde de plus en plus déshumanisé, dans lequel l'individu est de plus en plus instrumentalisé et manipulé, le médecin reste dépositaire d'un capital de relation humaine, d'aide, d'altruisme et de générosité, qui, eux aussi, deviennent des raretés et, finalement, pourraient même apparaître comme des provocations scandaleuses. Dans une telle dynamique, la consigne serait de discréditer ces médecins et les rabaisser sans relâche afin que nul ne se sorte indemne de ce tourbillon pervers.

Le mécanisme psychologique qui pourrait être identifié au sein d'une telle dynamique serait ce que Mélanie Klein a nommé l'envie. Il s'agit du concept primordial de son corpus, envie au sens d'une motion pulsionnelle tendant à s'approprier un objet possédé par un autre – quitte à le détruire pour qu'il n'en ait pas l'avantage.

L'envie est, sous cet éclairage, un mouvement bien plus primitif qu'une recherche de pouvoir sur l'autre. Sans nuance, sans partage, sans tiers régulateur (ce qui mènerait au concept plus évolué de jalousie), l'envie est toute de prédation et de destruction.

Les bureaucrates, les administrateurs de la santé seraient-ils donc secrètement envieux des médecins et tenteraient-ils de leur dérober leur métier? Leur spécificité, leurs compétences, leur liberté d'action, leur légitimité? Pourquoi pas? Nous pourrions même ajouter, pour notre part, un pas de plus à cette hypothèse. Les administrateurs tenteraient de s'approprier l'activité médicale de l'intérieur, prétendant faire la médecine à la place des médecins, tout en les utilisant en tant qu'exécutants.

Cette hypothèse trouvera en tout cas un assentiment chez nos collègues qui ont eu l'occasion d'assister à ces colloques dits «multidisciplinaires» ou «intégrés» au cours desquels des hommes de loi, des assistants sociaux ou des «intervenants» autodéfinis et autolégitimés péroraient entre eux à propos des meilleures approches de telle ou telle pathologie dont ils n'avaient, au mieux, qu'une notion acquise lors de la lecture du journal du dimanche. Un autre exemple nous viendrait de ces «panels» ou «groupe d'experts» qui de plus en plus font force de loi pour déterminer la façon optimale de traiter et qui sont de plus en plus aux mains de non-médecins. Ou encore, les «réseaux de soins» actuellement en voie de création dans le canton de Vaud ne sont-ils pas dans une écrasante majorité, dirigés par des administrateurs, les médecins n'y étant, au mieux, que tolérés (peut-être même contre rétribution de leur part!), à leur demande insistante. Enfin, un dernier exemple, plus ponctuel: un forcené a récemment fait la une des journaux après qu'il a fait effraction dans une villa avec une hache. Le journaliste enquêta sur ses multiples évasions de l'hôpital psychiatrique; qui croyez-vous lui répondit avec un détachement bien bureaucratique («Au-delà des murs de notre établissement, son sort n'est plus de notre ressort»): le directeur administratif de l'institution. De médecins, il n'en était quasiment plus question, sauf incidemment pour décrier les médecins assistants. Quant au véritable discours médical, c'était pathétiquement le patient, seul, qui se l'autoadministrait: «Je fais une décompensation psychotique, il faut m'interner dans la section fermée des schizophrènes»!

Une médecine éviscérée donc apparaîtrait à cette lumière, des médecins contemplant horrifiés les autres exercer leur art à leur place – mais paradoxalement aussi les drillant de plus en plus par rapport à une tâche pour lequel ces bureaucrates n'ont pas et n'auront jamais les compétences requises (une personnalité empathique, une intelligence scientifique et psychologique, un diplôme, des stages et l'expérience de la proximité de la souffrance et de la mort).

Cette hypothèse psycho-dynamique, si elle se révélait fondée, serait très préoccupante. Au-delà d'un conflit de pouvoir ordinaire, elle signerait en effet une dynamique d'emprise folle, délirante, et donc inaccessible au raisonnement, au dialogue ou à la négociation. Auto-entretenue, elle n'aurait que faire d'une quelconque réalité autre qu'elle-même. Pire: plus cette réalité tendrait à faire valoir ses droits, plus elle apparaîtrait comme une menace à cet édifice fou et justifierait, du coup, d'un surcroît de manœuvres prédatrices.

Mais, au travers de la médecine, n'est-ce pas la création tout court que ces démiurges modernes, pâles parodies de Lucifer, tenteraient de s'approprier? Lucifer qui tenta, nous dit la tradition juive, par orgueil, d'imiter Dieu, mais qui ne produisit que du vide. Tentateurs bien vulgaires, qui ne promettraient que de l'argent ou une «efficacité» (toujours annoncée, jamais atteinte), au prix, lui réel, d'un temps vide, d'un espace vide. «Derrière la promesse de ce tentateur», nous dit F. Tristan, «se tient l'abîme de l'angoisse, de l'incompréhension, de l'incommunicabilité, de la peur. Ces impeccables structures sont tout autant de couloirs glacés où l'humanité erre sans but. Et si ce tableau nous paraît contemporain, que l'on sache qu'il le fut à toutes les époques, de quelques manières, mais certainement de façon moindre qu'aujourd'hui où le machinisme, la bureaucratie, la technocratie, l'informatique, les moyens d'informations sont les nouveaux outils qu'à travers l'homme détourné l'esprit de mort s'est donné.»

Cet article a paru à la fin de l'année dernière dans «GMGV-Info», le journal du groupement des médecins généralistes vaudois.

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