Editorial

Burkhalter, homme d’Etat? Rien ne l’interdit

Victoire par défaut d’un conseiller fédéral acratopège: l’étiquette collera à Didier Burkhalter.

Ce sont les logiques de système qui l’ont en effet emporté dans cette élection, bien davantage que l’ascendant d’une personnalité. Logique d’une représentation des Romands au Conseil fédéral qui soit indiscutable, logique de sauvegarde d’une concordance mise à mal depuis l’élection de Christoph Blocher en 2003. Cette conjonction a eu raison d’Urs Schwaller, malgré son format, et d’une manière plus sèche que prévu.

Elle a écarté d’un mouvement parallèle Christian Lüscher, brillant accessit mais trop marqué à droite, et le sénateur tessinois Dick Marty, grande figure mais arrivé en outlaw sur l’aile gauche.

Personne, en définitive, n’était assez fort pour tirer profit de la déstabilisation d’une institution affaiblie. Du coup, chacun peut escompter sa part de bénéfices le moment venu: l’UDC et les socialistes, auxquels les radicaux sont également redevables. Les Tessinois, dont la voix a enfin percé les Alpes. Quant au PDC, il a pris date: s’il devance d’une seule voix le PLR aux élections de 2011, sa revendication d’un deuxième siège gouvernemental pèsera lourd.

Cette issue si subtilement conforme au besoin suisse d’équilibres ne sème évidemment pas l’enthousiasme. On y sent le besoin de préservation plutôt que de construction. Le souffle, le désir? Ce n’étaient pas, dans le contexte actuel, les ingrédients recherchés. Il faut consulter sa biographie pour se persuader de l’effet de rajeunissement attendu des 49 ans de Didier Burkhalter, tant il semble être né convenable.

Tout chez le 112e conseiller fédéral renvoie donc au compromis qui lui permet d’être aujour­d’hui couronné.

Dès lors, devant une page aussi blanche, quel autre pari former que celui de l’espoir?

L’homme est lisse, austère, on l’a assez répété. Oui, mais dans l’expression de ses doutes, dans son refus du «tout-communicant», il affirme une fidélité à soi. Dans le meilleur des cas, métabolisée par la hauteur de sa fonction, cette absence d’opportunisme peut être un courage, voire une armature d’homme d’Etat.

Injectera-t-il au Conseil fédéral l’énergie vitale nécessaire à bousculer les pesanteurs, à dessiner un cap? La situation s’y prête, en tout cas. Avec Pascal Couchepin, le gouvernement a perdu à la fois son leader et son pivot politique. Et le radicalisme romand, dans sa synthèse de libéralisme et d’attachement à l’Etat régulateur, a retrouvé sa vocation à jouer ce rôle.

A défaut d’une vision globale peu perceptible à ce stade, Didier Burkhalter porte en outre des convictions sincères, sur l’ouverture de la Suisse à l’Union européenne, sur l’engagement de soldats à l’étranger, sur la réforme de l’armée et du gouvernement.

Inspirateur, séducteur, mobilisateur: le Neuchâtelois ne sera peut-être jamais de cette race-là. Mais acharné du bien public, homme de synthèse, sans aucun doute. Et légitimé par une élection solide. Osera-t-il s’extraire de sa gravité soucieuse pour tirer le meilleur de lui-même? Rien ne l’interdit. A lui de décider s’il le veut, vraiment.

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