Il était une fois

Le burkini de la liberté

Le burkini ne mérite pas les soupçons qui lui sont imputés. Non seulement il n’emprisonne pas le corps de la femme comme s’en offusquent ses censeurs, mais certains modèles, au vu des sites de mode islamiques, en exhibent la séduction

La piscine de Dreieich, près de Francfort, met à disposition douze burkinis pour les musulmanes qui souhaitent se baigner ou surveiller les clapotis de leurs enfants. Dreieich, 40 000 habitants, est une bourgade tranquille de la Hesse qui s’enorgueillit d’accueillir le siège de l’Association des dormeurs décalés, victimes d’un sommeil raccourci par la contrainte de l’horaire national (Verein für zeitversetzt und langschlafende Menschen). Ce n’est pas parce que le coq chante, disent-ils, que tout le monde doit se mettre au garde à vous. Ainsi, la ville ne s’empêche pas de dormir parce que les cloches de la croisade anti-islam ont sonné.

La plage, haut lieu du contrôle social

Le burkini, d’ailleurs, ne mérite pas les soupçons qui lui sont imputés. Non seulement il n’emprisonne pas le corps de la femme comme s’en offusquent ses censeurs, mais certains modèles, au vu des sites de mode islamiques, en exhibent la séduction.

La plage est un haut lieu du contrôle social des corps. Il faut s’y montrer conforme à l’idéal type fabriqué par la confluence des normes sur les marchés changeants des idéologies et du commerce. Chaque printemps, dans l’Occident «chrétien», les femmes se mettent en quête du maillot de bain qui les fera belles sur le sable chaud (ah, l’enfer de la cabine d’essayage!) Après une détoxe en règle et un prébronzage volé sur les heures de travail, elles osent le regard sévère des autres, complices de leur déshabillage au nom de la liberté. La liberté, dans les années cinquante, était ce petit morceau de tissu appelé «bikini» que verbalisaient les policiers italiens sur le lido de Rimini parce que la Démocratie chrétienne et le pape résistaient à l’émancipation des corps. Il est devenu la norme.

Une invention australienne

Le burkini – terme inventé en 2007 par Aheda Zanetti, une créatrice de mode australienne d’origine libanaise –, en est la version modeste. Loin d’être une régression comme le croient les bikinistes, il représente le désir des musulmanes de participer aux sports et loisirs modernes avec un vêtement adapté. Il manifeste une volonté d’intégration, d’acceptation et d’égalité dans la société contemporaine de la part de femmes attachées par ailleurs à leur environnement familial et social conservateur, et qui paient pour cela le prix d’une transaction morale.

«Quand j’ai fait le burkini, je ne cherchais pas à enlever leur liberté aux femmes, je voulais les libérer, dit Aheda Zanetti. Ma nièce voulait jouer au netball, mais nous avions du mal à lui trouver une équipe parce qu’elle portait un hijab. Ma sœur a dû se battre pour défendre le droit de sa fille à jouer. Elle a demandé: pourquoi empêcher cette fille de jouer uniquement parce qu’elle souhaite être modeste? Je voulais que les filles aient suffisamment confiance en elles-mêmes pour se créer de bonnes vies. Je voulais créer quelque chose de positif, que toutes les femmes puissent porter qu’elles soient chrétiennes, juives ou hindoues.»

Une sensation sur les plages musulmanes

Le burkini a fait sensation sur les plages musulmanes: les femmes y gagnent de l’aisance. Les hommes n’ont pas d’argument contre. Il est en passe de devenir la norme. La joie du sport triomphe de la sévérité de la religion. Les villes balnéaires des pays musulmans en attendent des retombées économiques: «Les femmes en burkini nous montrent qu’une bourgeoisie islamique apparaît, avec un nouveau vocabulaire plus libéral», dit un commentateur turc.

C’est le moment que choisissent des élus français pour associer le burkini au terrorisme intégriste. En France, l’habit sent la poudre. En Suisse, on dit qu’il n’est pas hygiénique dans les piscines. Dangereuses ou sales, les baigneuses musulmanes sont renvoyées aux prisons d’un islam dont elles tentent pourtant de s’échapper. C’est plus qu’une erreur, un crime culturel dont les conséquences pèseront sur les rapports bourgeois que deux mondes essaient de tisser.

Publicité