Nous avons tous été américains le 11 septembre 2001 devant la tragédie des tours effondrées. Nous sommes tous devenus anti-américains après l'invasion de l'Irak et la découverte des mensonges dont George Bush l'a entourée. La suite des opérations n'a fait qu'amplifier le sentiment de désastre. Tous les effets de cette politique, jusqu'à présent, vont en sens inverse du but recherché: le monde n'est pas plus sûr aujourd'hui, la démocratie n'a pas progressé au Moyen-Orient, le crédit des Etats-Unis et des valeurs que cette grande nation prétend incarner s'est affaibli presque partout.

Si George Bush devait l'emporter, sa victoire serait donc faite d'éléments qui sont tous de nature à inquiéter. Ce serait d'abord la victoire de la peur. Une peur instrumentalisée jusqu'à la nausée par une campagne particulièrement dure, qui aura pour principal effet d'ancrer dans les esprits américains le concept commode de «guerre contre le terrorisme» et d'en légitimer toutes les conséquences – «whatever it takes»: quel qu'en soit le prix…

Ce serait aussi la victoire du sentiment obsidional qui a transformé le pays le plus ouvert de la planète en citadelle assiégée, qui a justifié le mépris du droit international et des Conventions de Genève.

Ce serait enfin la victoire d'une politique économique plus opportuniste que libérale, qui a gonflé les dépenses publiques au même rythme qu'elle réduisait les impôts, creusant des déficits abyssaux dont la facture reste à payer, aux Etats-Unis et bien au-delà.

Il est vrai que John Kerry n'a pas le projet, ni les moyens politiques face à un Congrès hostile, d'inverser le cours des choses. Son élection en ferait même un président à contre-emploi, car tout indique qu'une majorité d'Américains est durablement acquise aux thèses fondatrices du mouvement néo-conservateur: en politique extérieure, un «impérialisme du Bien» inscrit dans une puissante renaissance du sentiment religieux; en politique intérieure, une méfiance croissante vis-à-vis de l'Etat et le triomphe d'un individualisme communautaire très étranger à la culture européenne.

Bush ou Kerry, les Etats-Unis ne changeront donc guère. C'est pourquoi l'enjeu de cette élection est moins politique que moral. Face à l'épouvantail de la peur sans cesse brandi, face à l'arrogance et à l'incompétence si souvent étalées par George Bush et les siens, on peut au moins miser sur le candidat démocrate pour qu'il réduise la fracture de la peur ouverte au cœur de l'Amérique, et qu'il lui restitue un peu de la raison et de la dignité que l'équipe sortante a si gravement altérées.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.