Quel souvenir laissera à l'histoire l'administration du président George Bush? Après cinq ans à la tête de l'Etat et trois autres à venir, certaines réponses sont déjà claires et d'autres émergent progressivement. Cette dernière catégorie comprend des violations croissantes des libertés civiles à l'intérieur des Etats-Unis, qui peuvent désormais être comparées à celles de l'administration Nixon, il y a trente ans.

Bien entendu, les libertés civiles étaient condamnées à pâtir des conséquences des attaques terroristes de septembre 2001. Dans toute l'histoire américaine, les menaces sur la sécurité nationale, réelles ou supposées, ont mené à des restrictions des droits des citoyens et, dans une plus grande mesure, des droits des immigrés et d'autres personnes soupçonnées d'agir dans l'intérêt de forces étrangères.

Au XXe siècle, les libertés civiles ont été particulièrement malmenées à quatre reprises. Dans les années 1917 à 1919, la participation américaine à la Première Guerre mondiale et les attentats à la bombe anarchistes après la guerre ont provoqué près de deux mille poursuites au niveau fédéral, des rafles d'étrangers et des déportations sommaires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'attaque japonaise sur les Etats-Unis a été suivie de l'enfermement de plus de 120 000 Sino-Américains à cause de leur race, parmi lesquels beaucoup étaient nés sur le sol américain.

A la fin des années 1940 et pendant les années 1950, la Guerre froide et la menace rouge ont débouché sur des myriades de programmes anti-subversifs qui ont fait perdre leur gagne-pain à des dizaines de milliers d'Américains. Enfin, pendant les années Nixon, la paranoïa du président face à l'opposition à la guerre du Vietnam et à ses politiques a alimenté une série de mesures abusives qui ont fini par provoquer sa chute et sa démission.

L'héritage de l'administration Nixon est particulièrement instructif pour évaluer le cas de Bush. Bien que les Américains aient tendance à mettre toutes les violations des libertés civiles commises par Nixon dans le même panier sous le nom de «Watergate», il s'agissait de bien plus que l'entrée par effraction dans le quartier général du Parti démocrate et les tentatives d'étouffer l'affaire qui ont suivi. Parmi les participants à ces événements figuraient les «plombiers», police secrète personnelle établie par Nixon.

Autre violation des libertés civiles tenue secrète, l'adoption par Nixon du plan Huston, qui autorisait la surveillance politique au moyen de cambriolages, d'écoutes électroniques et de l'espionnage de civils par des militaires. Nixon utilisait ces méthodes contre les opposants, les journalistes et les fonctionnaires qu'il soupçonnait de déloyauté.

Pour autant que nous sachions, le président Bush n'est pas allé aussi loin. Cependant, les écoutes électroniques sans autorisation par un tribunal, du genre de celles que Bush a ordonnées à partir de 2002, ont joué un rôle important dans la chute de Nixon. L'un des trois chefs d'accusation contre Nixon dans le vote de sa destitution par la Commission judiciaire de la Chambre des représentants se basait sur de telles écoutes.

En fait, George Bush a poursuivi sa politique en dépit d'une loi de 1978, adoptée en réaction aux abus de l'époque de Nixon, qui requiert spécifiquement une approbation judiciaire, et en contradiction avec son affirmation publique qu'aucune écoute de cette sorte n'est mise en place sans décision judiciaire. Maintenant que son programme de surveillance électronique a été dévoilé, le Département de la justice de Bush a lancé une enquête pour savoir comment ces informations ont été rendues publiques, menaçant les journalistes qui ont relayé l'information.

Mais les violations des libertés civiles par l'administration Bush étaient légion même avant les dernières révélations. Elles comptent l'emprisonnement de centaines d'hommes sans chef d'inculpation à Guantanamo Bay afin d'éluder toute analyse judiciaire de leurs cas. Elles comprennent aussi la rafle, l'emprisonnement et la déportation de centaines d'étrangers lors d'une manœuvre antiterroriste, alors qu'aucun lien entre les cibles et le terrorisme n'a pu être établi. La liste ne s'arrête pas là. Les subordonnés de Bush ont autorisé des méthodes d'interrogatoire qui ont débouché sur la torture, et son administration a catégoriquement rejeté une législation qui prohiberait son utilisation. Elle a même insisté sur son droit à emprisonner un citoyen américain, José Padilla, tenu au secret pour une période indéterminée sans inculpation criminelle jusqu'à ce que, devant la possibilité d'une enquête de la Cour Suprême, elle engage soudain des poursuites pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec les allégations avancées pour sa détention.

D'ailleurs, l'une des caractéristiques de la violation des droits civils par l'administration Bush est que nombre de ces infractions sont entourées de manœuvres pour échapper à tout examen judiciaire. Dans le même temps, Bush a systématiquement rempli les tribunaux fédéraux de juges choisis pour leur empressement à en déférer à la puissance présidentielle. Sa dernière nomination à la Cour suprême, le juge Samuel Alito, illustre bien cette tendance.

L'ambiance aux Etats-Unis aujourd'hui est loin des paroxysmes atteints en 1973 et 1974, lorsque les démarches du Sénat américain pour destituer Nixon et le condamner l'ont forcé à démissionner. Mais bien qu'on puisse être pratiquement sûr que Bush ira jusqu'au bout de son mandat, il apparaît aussi certain que l'histoire le considérera comme un président qui aura cherché à saper les libertés civiles.

© Project Syndicate

Traduction: Bérengère Viennot

L'administration a rejeté une législation qui prohiberait l'utilisation de la torture

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