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opinions

Le business de la pitié

Soyons critiques envers cette pratique répandue consistant à attirer la pitié des donateurs en tirant sur les ficelles de l’émotionnel et du sensationnalisme. Des organisations s’imposent des critères éthiques élevés pour mériter la confiance du public, explique Emmanuelle Werner Gillioz, de l’ONG Friends International Suisse

Orphelinats créés pour lever des fonds: refuser le business de la pitié

Avez-vous déjà serré un orphelin dans vos bras aujourd’hui? Pas encore? Si vous êtes de passage au Cambodge, l’opportunité se présentera bien assez tôt. Entre les temples d’Angkor et le Musée du génocide Khmer rouge, des agences de voyages proposent des visites dans des orphelinats. Leur popularité est telle qu’elle a donné lieu à une tendance qu’en anglais on appelle «hug-an-orphan vacation».

Ce phénomène met en lumière une pratique largement décriée par les professionnels de la protection de l’enfance visant à «embellir», et parfois même tromper les touristes et les donateurs afin de susciter leur pitié et d’ouvrir leur porte-monnaie. On utilise le sensationnalisme et l’émotionnel pour attirer l’attention, et cela fonctionne. Les donateurs comme le grand public réagissent à des histoires qui sont, dans certains cas, montées de toutes pièces ou sont dévoilées aux dépens des enfants que l’on prétend protéger. En conséquence, certaines organisations finissent par leur vendre un faux problème: des programmes sont construits sur de fausses suppositions et n’apportent pas les bonnes solutions aux bénéficiaires. Elles véhiculent vers les donateurs le message qu’ils ont envie d’entendre mais, consciemment ou inconsciemment, elles renforcent les conditions d’exploitation des enfants.

Au Cambodge, de nombreux donateurs désireux de soutenir un orphelinat contribuent en fait à perpétuer un système qui tend à séparer les enfants de leur famille. En 2012, une étude menée conjointement par le gouvernement et l’Unicef révèle une augmentation du nombre d’orphelinats de 65% depuis 2005. Pourtant, 72% des enfants vivants en orphelinats ont au moins encore un parent, ils ne sont donc pas orphelins. Les directeurs des orphelinats recrutent des enfants issus des provinces pauvres, ils persuadent et parfois contraignent leurs parents à les laisser partir avec la promesse d’un futur meilleur. Une fois les centres remplis, les directeurs y accueillent des touristes et autres visiteurs dont ils espèrent recevoir les dons. Pour susciter leur pitié, ils maintiennent le centre dans des conditions précaires et donnent aux enfants des consignes claires: ceux-ci doivent se comporter comme des orphelins et ne jamais mentionner leur famille.

Cette tendance s’observe également dans d’autres pays comme le Népal, l’Indonésie ou le Kenya. Une véritable industrie s’est développée autour d’orphelinats créés pour lever des fonds. La loi du marché s’installe: la demande renforce l’offre et accentue le problème. Les enfants séparés de leur famille qui n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école se retrouvent instrumentalisés dans des centres aux pratiques parfois douteuses. Les promesses d’un avenir meilleur partent alors en fumée.

Trop souvent, le débat se polarise autour des «bons» et des «mauvais» orphelinats. Quels que soient les standards de qualité en vigueur dans ces centres, des années de recherches scientifiques prouvent pourtant que l’institutionnalisation a un effet néfaste sur le développement et le bien-être de l’enfant: troubles du comportement, capacités sociales et intellectuelles réduites, risques élevés d’abus par le personnel des institutions et par les autres enfants. Répondre aux besoins matériels d’un enfant n’est pas suffisant. Celui-ci a besoin d’attention, d’amour, d’une figure stable à laquelle s’attacher. Autant d’éléments qu’il est quasi impossible d’obtenir dans un orphelinat à cause du nombre élevé d’enfants et de la rotation du personnel. Les familles, quant à elles, vivent souvent la séparation comme un déchirement. Les étrangers de passage sont en général touchés par les signes d’affection que leur témoignent ces «orphelins» qui s’agrippent à leur cou. Ce qu’ils ignorent, c’est que les photos qu’ils posteront sur leur page Facebook ne font pas état d’enfants à l’affection débordante, mais bien d’enfants souffrants de troubles de l’attachement.

A Friends International, nous travaillons avec une approche différente: nous n’appréhendons pas l’enfant comme un électron libre, mais nous prenons en compte son «écosystème», c’est-à-dire sa famille et sa communauté. Nous travaillons à renforcer les structures familiales pour permettre aux parents de s’occuper eux-mêmes de leurs enfants. Lorsque les enfants sont réellement orphelins nous travaillons à leur prise en charge dans des familles d’accueil locales plutôt qu’à leur institutionnalisation. Nous estimons que les enfants défavorisés et leur famille n’ont pas à être écartelés entre le désir de vivre ensemble et la perspective d’une meilleure éducation. De plus nous savons que soutenir une famille revient beaucoup moins cher que de soutenir un enfant dans une institution. Nous expliquons notre travail et nos résultats aux donateurs et aux médias, nous expliquons le contexte dans lequel les enfants évoluent sans exploiter leur propre histoire.

Nous ne sommes pas seuls dans cette démarche et c’est une bonne nouvelle. Un nombre croissant d’organisations adopte des standards de protection pertinents. De plus en plus de donateurs revoient leur politique et leurs pratiques: ils refusent le sensationnalisme et appréhendent la complexité des problèmes présentés. Il n’est pas aisé de changer certains comportements motivés par la pitié, c’est pourtant un exercice dont nous ne pouvons faire l’économie. Soutenir des projets qui renforcent les familles et les communautés, c’est la voie vers un développement durable.

Directrice Friends International Suisse, une entreprise sociale qui travaille auprès des enfants et des jeunes marginalisés, leur famille et communauté en Asie du Sud-Est et à travers le monde

Les donateurs et le grand public réagissent à des histoires qui sont montées de toutes pièces, aux dépens des enfants

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