Nouvelles frontières

Bye bye Kaboul: quand Washington bat en retraite

OPINION. Donald Trump est bien décidé à mettre un terme à la présence des troupes américaines en Afghanistan. Certains comparent déjà ce départ à celui de Saïgon en 1973, écrit Frédéric Koller

Il y a quelques jours, le président afghan, Ashraf Ghani, s’est adressé à ses concitoyens à la télévision en des termes sombres: «Nous connaissons tous l’histoire de Nadjibullah. Nous savons comment il a été trompé. L’ONU lui avait promis la paix, cela s’est terminé en catastrophe.» En 1996, alors que les talibans s’emparaient du pouvoir, ils délogeaient le chef d’un gouvernement de réconciliation fantôme, Mohammed Nadjibullah, réfugié dans le bâtiment de l’ONU de Kaboul, pour le pendre à un lampadaire proche du palais présidentiel. Aujourd’hui, c’est le gouvernement afghan dans son ensemble qui tremble. Ses alliés occidentaux vont-ils larguer les amarres et, une nouvelle fois, ouvrir le champ à un retour des talibans au pouvoir?

Comme au Vietnam?

Ces craintes n’ont rien de théorique. Donald Trump a donné l’ordre de rapatrier la moitié des troupes américaines en Afghanistan ces prochains mois. Dans le même temps, ses émissaires ont entamé des négociations avec des représentants des talibans au Qatar. Le but? Permettre un retrait américain complet en échange d’une garantie que l’Afghanistan ne se transforme pas encore une fois en un havre du «terrorisme international». Et si les talibans pouvaient s’entendre avec les autorités actuellement au pouvoir, ce serait parfait… Si cela marche, Trump tiendrait une promesse de campagne – mettre fin à une intervention afghane qui a déjà bien trop saigné les contribuables – au nom de l’«Amérique d’abord».

Il n’y a pas que les dirigeants à Kaboul, tenus à l’écart des négociations, qui paniquent. Les résistances au sein du Pentagone sont fortes, les experts de l’Afghanistan s’inquiètent de l’impréparation du président, et les alliés des Etats-Unis au sein de l’OTAN – sous l’étendard de laquelle l’essentiel des troupes américaines opère – sont furieux de ne pas avoir été informés de ces initiatives. Que craint-on? Un retrait précipité, mal planifié, risquerait non seulement de mettre un terme à l’expérience démocratique mais pourrait plonger l’Afghanistan dans une nouvelle guerre civile. Certains font déjà le parallèle avec le départ dans la plus grande confusion des troupes américaines du Vietnam du Sud en 1973. Une débandade. Une humiliation. Mais aussi la fin logique d’une guerre qui n’avait plus de sens.

Le Times avec Trump

Donald Trump n’est pas seul dans son combat (Barack Obama voulait en faire autant mais dans le souci de préserver certains acquis et sans trahir ses protégés). Il a notamment trouvé un allié de poids avec le New York Times, son ennemi médiatique préféré. Pour le quotidien le plus influent des Etats-Unis, la cause est entendue, il est temps d’ouvrir les yeux: «La cruelle réalité est que la guerre est au mieux dans une impasse, au pire sans espoir.» Dans deux éditoriaux, il appelle à un retrait des troupes américaines d’ici la fin de l’année. C’est la conclusion logique de la plus longue guerre jamais menée par les Etats-Unis. Ce n’est peut-être pas glorieux mais «le terrorisme est une tactique et non pas une force ennemie que l’on peut vaincre», constate le Times.

Simple pirouette sémantique pour justifier dix-sept années d’errements stratégiques (validés au début par ce même journal)? Sans doute. Il y a aussi ces chiffres: depuis que le Congrès a donné le feu vert à l’exécutif pour lancer une guerre contre le «terrorisme international», le 14 septembre 2001, celle-ci a coûté 5900 milliards de dollars, la vie à un demi-million de personnes (dont 7000 soldats et 8000 mercenaires américains), cette guerre déployant ses effets dans 80 pays. Résultat: le terrorisme est plus vivant que jamais. Nul doute qu’une majorité d’Américains se rangera derrière ce constat. La société civile qui avait péniblement émergé en Afghanistan doit se préparer au pire.

A lire également: En attendant le retour des talibans

Publicité