Charivari

Cache ta joie

En ces temps ultra-conscients, notre chroniqueuse se demande si la gaieté spontanée n’est pas sous-estimée. Un épisode à Vals l’a spécialement chiffonnée…

Je remonte l’avenue de Beaumont, à Lausanne, non loin du CHUV, et j’avise un drôle de panneau. Des deux côtés, il annonce noir sur blanc les numéros de 14 à 20 du «Mont-Plaisible». «Tiens, me dis-je, on est audacieux dans ce coin de pays. On a mélangé les notions de plaisir et de paix, intéressant!» Evidemment, la plaque de la rue en question a vite fait de me recadrer: le panneau s’est trompé en rajoutant un «l» à ce mont qui mène à la clinique orthopédique et est, de fait, plus calme que volupté. Peut-être que le fonctionnaire ès signalisations avait l’esprit coquin au moment de libeller l’inscription et son stylo a fourché… J’aime ce glissement du sens aux sens, ce lapsus à grande échelle.

J’aime aussi l’idée que le plaisir conduit à la sérénité. Et non l’inverse. Je n’ai rien contre la méditation. Les méditants cherchent l’équilibre intérieur et ont bien raison de calmer le jeu dans ce quotidien de plus en plus turbulent. Mais, en ces temps ultra-conscients où chaque acte est pesé et maîtrisé, la gaieté spontanée me semble sous-estimée. Je vous donne un exemple. Il y a dix jours, mon chéri m’a emmenée à Vals, sublime village des Grisons. A Vals, il y a la source de la Valser, évidemment, les bains thermaux en quartzite parfaitement profilés de Peter Zumthor – le rêve – et il y a surtout, de part et d’autre de cette vaste vallée, des paysages somptueux à parcourir à pied.

C’est parfois long et escarpé, mais quand, en partant de Gadastatt, on atteint un point d’orgue d’où l’on aperçoit le lac argenté surmonté d’un glacier scintillant, on a envie d’exulter. Ce que j’ai fait. Toute à ma joie, je me suis mise à chanter un air de mon cru et j’ai entamé une petite danse de vahiné, en plus secoué. Célébration que j’ai interrompue aussi sec lorsque, juste en dessous de moi, j’ai aperçu un sexagénaire très beau et très zen, le visage inondé de soleil, qui méditait face à l’immensité.

Il n’y avait pas photo. Entre lui qui accueillait l’instant et moi qui braillais en me dandinant, c’est clair que je devais me taire. En m’excusant en plus d’avoir pollué ce moment si puissant. Je me suis exécutée de bonne grâce, mais, après coup, m’est resté comme un chiffonnement. Et cette question: «Pourquoi diable le silence et le recueillement sont-ils toujours plus nobles qu’un éclat de joie?» C’est culturel, sans doute. La Suisse est plus discrète que débordante. Mais si c’était à refaire, j’irais au bout de ma joie, car je suis sûre que le soleil, lui, a beaucoup aimé ça.


Notre précédente chronique: La colère est-elle vraiment bonne conseillère?

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