Tokyo graphie

Café, béton, wifi et ambitions

Atmosphère familière, mobilier vintage et cappuccinos photogéniques: de New York à Séoul, de Hong Kong à Tokyo, tous les cafés hip se ressemblent, constate notre chroniqueur. Que traduit cette standardisation?

Dans chaque mégapole visitée, c’est le même scénario. Nous sommes deux ou trois, la plus ou moins trentaine. Sneakers, freelance, sur-diplômé.e.s. A l’heure de relever ses mails, de comptabiliser ses miles ou d’écrire une chronique, tous les chemins mènent au café, hipster si possible, préalablement sélectionné. Notebook sous le bras, smartphone au poing, on passe la porte l’air dégagé, sans manquer de constater combien l’endroit «fait vraiment» New York, Séoul, Hong Kong ou Tokyo. En réalité, de Williamsburgh à Gangnam, de Victoria Bay à Omotesando, la lumière est familière, l’odeur thérapeutique. Comme le souvenir d’un lieu déjà visité.

Machine à espresso, sol de béton, larges tables de bois et lampes à suspensions. Plafond à gaines industrielles, staff en tablier, mobilier nordique et wifi illimité. Qu’il s’agisse du Toby’s Estate à Brooklyn, de l’Able Café à Sinsa, de l’Ethos sur Hill Road ou du Blue Bottle d’Aoyama, peu importe la latitude, l’obsession du détail et le confort feutré déploient des esthétiques étrangement connectées. Sur le comptoir, cappuccino fumant et lattés impeccables prennent la pose pour Instagram, «clic», c’est posté. Nature morte, pathétique et branchée.

Uniformisation des goûts

Oui, tout autour du monde l’essor de la «coffee culture» s’accompagne d’une mise en espace singulière et identifiée. Tirés à quatre épingles comme un compte Pinterest, lisses et racés comme un site Squarespace, ces décors urbains et caféinés trahissent l’uniformisation du goût que les plateformes numériques catalysent. «AirSpace»: c’est le terme inventé dernièrement par un journaliste de The Verge pour décrire ce redéploiement sur le monde physique des codes 2.0. Un brin de FourSquare et un soupçon d’AirBnB saupoudré d’esprit startup, le tout servi bien serré.

Graphiste en goguette, consultante en tournée, social media architecte ou blogueuse acharnée: la population principale d’AirSpace se compose de jeunes indépendants des industries immatérielles. Un bureau? Quelle idée. Dans ces économies de plus en plus délocalisées, souvent stimulantes, parfois précaires, les opportunités fusent mais l’instabilité règne. Pour «rester agile» et «faire sa place», mieux vaut enchaîner tasses sur tasses et voyager léger. La concurrence est féroce, le boulot colossal, les déplacements incessants, pourtant notre génération ne «travaille» plus, elle «réalise sa passion». Lieu de détente devenu lieu de fonction, le café global, connecté et standardisé raconte exactement cette évolution. Labeur, loisir, même ambition.

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