Au-delà de la colère et du sentiment d’humiliation, la prise de Kaboul par les talibans et la déroute meurtrière du retrait des Américains ont permis à l’Etat islamique de refaire surface en Afghanistan. Leur retour sur l’agenda politique et stratégique international augure de nouvelles réverbérations dans tous les pays musulmans.

Loin d’être totalement défait, et à la faveur d’un fragile statu quo géostratégique au Moyen-Orient, l’Etat islamique lorgne depuis longtemps vers l’Afrique du Nord. Rares sont les stratèges ou les décideurs internationaux qui font les prévisions nécessaires dans ce sens. On prête peu d’attention à l’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique), on se soucie peu de la guerre larvée qui se passe dans le Sahel africain (nord du Mali et sud de l’Algérie). On se complaît à croire que l’Algérie et la France s’en occupent. On laisse la situation pourrir en Libye depuis dix ans au gré des fluctuations des intérêts de plusieurs puissances étrangères et des humeurs et alliances tribales. La question du Sahara occidental est entretenue d’une manière feutrée dans les agendas de l’ONU, etc. Bref: «Circulez, y’a rien à voir.»

La poudrière libyenne

Mais voilà que depuis quelques semaines les événements se sont accélérés en Afrique du Nord: un chamboulement institutionnel en Tunisie, une rupture diplomatique entre le Maroc et l’Algérie, des accusations d’infiltrations terroristes en Tunisie et en Algérie depuis la Libye, des bruits de bottes au Sahara occidental, une tension entre l’Espagne et le Maroc. Plus grave encore, de nouvelles vagues d’immigration clandestine inhumaines et incessantes vers l’Europe. Tous les ingrédients propices à des conflagrations aussi bien interétatiques que civiles. Tout cela sous le regard quasi indifférent de l’Europe.

Si le terrorisme s’installe en Afrique du Nord, il sera dans l’antichambre de l’Europe

Sur le territoire libyen, des bases militaires étrangères et des mercenaires au service des Etats-Unis, de la France, de la Turquie, des Emirats, du Qatar ou de la Russie se partagent les influences sur les tribus et les gisements de pétrole. Aucun accord n’a été convenu ou ne paraît à l’horizon pour résoudre la situation libyenne. Ce pays est devenu une plaque tournante des groupes terroristes et de l’islamisme radical. Limitrophe de six pays avec des immensités désertiques frontalières, le territoire de la Libye présente un environnement idéal pour les actions terroristes et propice à la fuite et à la cachette de ceux qui les perpétuent.

La Tunisie, soumise à un régime totalitaire pendant vingt-trois années auquel a succédé un système politique d’obédience islamiste, peine depuis dix années dans une tentative laborieuse de construction d’institutions politiques et économiques démocratiques et équitables. Ereintés par les conséquences désastreuses de la pandémie et une corruption métastasée, les Tunisiens se sont trouvés dans une spirale de paupérisation qui les pousse au désespoir et aux extrêmes. Si les dernières décisions du président tunisien ont pu écarter les islamistes du pouvoir, il n’est pas du tout exclu que ces derniers fassent appel à l’argumentaire radical de la religion pour tenter de reprendre le pouvoir. On murmure même que des islamistes violents stationnés en Libye auraient planifié l’assassinat du président tunisien.

La plaie du Sahara occidental

L’Algérie n’est pas mieux lotie. Le souvenir du traumatisme de la décennie du terrorisme hante encore les Algériens. Par ailleurs, ce pays est en permanence aux prises avec des actions terroristes de l’AQMI dans l’immensité du sud saharien. Similairement, l’Algérie est sous la menace permanente de l’infiltration de terroristes depuis la frontière avec la Libye. La plaie qui empoisonne les relations et la sécurité de l’Afrique du Nord est sans conteste la question du Sahara occidental. Vieux de presque un demi-siècle, ce problème, qui a déjà causé deux guerres, empêche tout répit entre le Maroc et l’Algérie et maintient un voisinage conflictuel qui semble sans issue. A tel point que l’essentiel des accusations entre les deux pays se résume à des accusations réciproques de terrorisme. Ces jours derniers, l’Algérie a ainsi accusé le Maroc de fomenter et provoquer des incendies dans les forêts limitrophes.

Depuis quelques semaines, les relations entre ces quatre pays de l’Afrique du Nord sont marquées par le soupçon réciproque de terrorisme. Cette atmosphère délétère fait le lit des terroristes de tous bords. Il n’est dès lors pas exclu que des dirigeants politiques succombent au chant des sirènes du terrorisme. L’Europe et les grandes puissances devraient accorder toute l’attention nécessaire. Car si le terrorisme s’installe en Afrique du Nord, il sera dans l’antichambre de l’Europe.

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