A l’ère de l’information en continu, le déplacement forcé des quelque 8000 migrants du bidonville de Calais est devenu une véritable attraction. Ultra-médiatisé, il se déroule simultanément sous l’œil des médias et des internautes. «540 journalistes «accrédités» pour assister au démantèlement. Sérieusement?» s’interroge l’ancien animateur radio Jérôme Godefroy, avant de citer l’écrivain Guy Debord et sa «société du spectacle». Sur Twitter, l’évacuation et son suivi minuté écœure bon nombre d’usagers, qui dénoncent un voyeurisme de la misère dans une «jungle» transformée en «zoo».

«Les bus sont prêts! Ils sont chargés en vivres, bouteilles d’eau et sandwichs pour le voyage», tweete une journaliste, suivie par un confrère: «#JungleDeCalais: 5 bus sont partis depuis 8h30, 6 autres sont prêts». La course d’école captive. Depuis l’aube, le fil d’actualité des quotidiens français, nourri à grand renfort de photos et vidéos, ne désemplit pas. Ce ballet millimétré, comme un «spectacle de cirque» bien orchestré, pour éviter les heurts du mois de mars, provoque l’indignation sur la Toile. Et lorsque «Le Monde» titre «Calais, police, vaccins, les informations à retenir à 8 heures», @arnaud_fgl commente: «#degout #porn #voyeurisme #jungledecalais».

«Loft en direct de l’horreur»

C’est que «le côté «loft en direct de l’horreur» est vendeur, souligne @JohnTouitte. Couplé au contexte actuel, il ne reste que l’horreur.»

Alors que la ministre du Logement, Emmanuelle Cosse, appelle à réussir «ensemble cette opération humanitaire, dans le calme et la responsabilité», l’humanité, semble avoir depuis longtemps déserté le débat. De même que la déontologie des journalistes, avides de relayer l’avancée des opérations. Face à la nécessité d’informer, certains internautes épinglent leur excès de zèle, leur indécence voire leur obscénité, dans un lieu devenu symbole de l’échec de la politique migratoire française. «Comme des bêtes de somme qu’il fallait filmer… un peu d’humanisme!» assène @tashemaou à «Libération», qui promet de vivre «le démantèlement de la #jungleDeCalais en direct avec nos photographes & reporters».

Information ou spectacle?

Information ou spectacle? «Si t’es #journaliste et que t’es pas à #calais t’as raté ta #carrière», ricane @MVincentFCPE. «Et pourquoi pas un tapis rouge et une montée des marches», s’indigne encore @albertblasius. Certains refusent pourtant de suivre la déferlante. «Si l’on fait de la détresse humaine un spectacle, le droit m’appartient encore de ne pas y assister», tweete @JonathanLeSant.

D’autres sont sans voix devant l’histoire en marche, qui se vit désormais par écran interposé. «Lire des dizaines de tweets et pleurer… un jour, ce qui se passe là, sera dans les livres d’écoles comme un jour de honte», déplore @mapyntonga.

Les travers du live

D’autant que dans le règne du live, les images du quidam supplantent la communication officielle. Et il n’en faut pas plus pour voir resurgir le fantasme des réfugiés seuls, forcément agressifs et dangereux. «Voici les fameuses familles de réfugiés qu’on a vendues à l’opinion pour qu’elle accepte les migrants… 100% d’hommes!», s’insurge @tprincedelamour, en promenant sa caméra sur une file d’attente massée derrière des barrières. Pour ceux que la rage submerge, il reste ce conseil donné par internaute: «avant de cliquer sur #jungleDeCalais, prenez un anti-vomitif puissant et un cognac. Le pire de la France s’y exprime.»

De maladresse en faux pas, l’évacuation de Calais et ses multiples rétrospectives numériques crèvent l’écran d’impuissance, d’injustice et de colère. Comme le douteux slogan «Au bout de vos rêves», placardés sur les bus qui embarquent des milliers de destins vers d’autres horizons.

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