Nouvelles frontières

La Californie tacle Washington

A Pékin s’est déroulée cette semaine une scène étrange, signe avant-coureur d’un tournant diplomatique: Xi Jinping a préféré rencontrer le gouverneur de Californie plutôt que le ministre de Donald Trump, écrit notre chroniqueur Frédéric Koller

Cette semaine, Jerry Brown et Rick Perry étaient à Pékin. Le premier est gouverneur de la Californie, la sixième économie mondiale comme on a pris l’habitude de décrire l’Etat le plus riche des Etats-Unis. Le second est un ancien gouverneur texan propulsé secrétaire à l’Energie par Donald Trump. L’un et l’autre ont eu droit à un accueil fort différent. Le moins que l’on puisse dire c’est que Pékin, pourtant sourcilleux en ce domaine, n’a pas vraiment respecté le protocole.

Jerry Brown a bénéficié de tous les honneurs durant une semaine: réception au Palais du peuple par le président Xi Jinping, signature d’accords, y compris avec le gouvernement central, photo en une des journaux, multiples interviews. C’était digne d’un traitement réservé aux chefs d’Etat – drapeau national sur Tiananmen en moins. Rick Perry de son côté a dû se contenter d’une rencontre avec un vice-premier ministre. Et ses déclarations, quelque peu bravaches, sur les Etats-Unis qui entendent bien rester le numéro 1 dans le domaine des énergies renouvelables ont sonné parfaitement creux.

Un affront? Une nouvelle réalité!

Pourquoi une telle différence de traitement? Sans doute la Chine a-t-elle une fine connaissance des arcanes politiques américaines. Jerry Brown est une figure du Parti démocrate et un poids lourd du combat contre le réchauffement climatique aux Etats-Unis. A l’inverse, Rick Perry, réputé proche du Tea Party, fut en 2012 un candidat malheureux à la présidence qui s’était illustré lors d’un débat par un fameux «oups», incapable de nommer le troisième département qu’il promettait de supprimer…

Xi Jinping a tout simplement ignoré Washington pour travailler avec la Californie

Au-delà de ce jeu politique, Pékin donne un signal très clair: le gouvernement chinois non seulement maintient son engagement à réduire sa production de gaz à effet de serre inscrit dans l’Accord de Paris mais se montre prêt pour cela à négocier avec tous les partenaires qui partagent cet objectif, qu’ils soient étatiques ou non. En fait, ce qui s’est joué cette semaine représente bien plus que cela. Xi Jinping a tout simplement ignoré Washington pour travailler avec la Californie.

Faut-il y voir un affront? C’est surtout la prise en compte d’une nouvelle réalité, celle d’une évolution des rapports de force entre société civile, villes et Etats-nations. Cet état de fait est subitement propulsé sur le devant de la scène par la gabegie provoquée par Donald Trump. Le retrait de l’Accord sur le climat annoncé par le président des Etats-Unis a de ce point de vue une portée toute particulière. A défaut d’un pouvoir fédéral capable de leadership, les Etats et les villes américains sont en train de prendre le relais.

La logique des villes et ses limites

C’est la même logique qui a amené, au lendemain de l’annonce du renoncement de Donald Trump, Michael Bloomberg, ancien maire de New York, à accourir sur le perron de l’Elysée pour assurer de son soutien Emmanuel Macron, le nouveau président français, qui s’affiche soudainement en champion de la lutte contre le réchauffement climatique. «Nous ne permettrons pas à Washington d’être sur notre chemin», avait alors déclaré le milliardaire, qui promet de payer la facture de l’engagement pris par la précédente administration américaine.

A Pékin, Jerry Brown a ainsi animé une réunion de la coalition Under2, un forum rassemblant 170 villes et régions de 33 pays qui se sont engagés à réduire leur pollution indépendamment des promesses faites par leurs gouvernements nationaux. Créé il y a douze ans, le sommet des villes contre le changement climatique (C40), présidé par la maire de Paris, Anne Hidalgo, rassemble aujourd’hui de son côté 86 grandes villes.

Aggravation de la fracture entre régions riches et moins riches

Cette transformation majeure de la diplomatie ne va pas sans poser quelques questions. N’est-il pas étrange de voir le pouvoir central chinois négocier avec une «province» américaine? Cela pourrait donner des idées en Chine même où les forces centrifuges restent importantes. Aux Etats-Unis, cette dynamique des villes – encouragée par la démission du centre – ne manquera pas d’aggraver la fracture entre régions riches et moins riches. Mais le mouvement observé à Pékin est là pour durer.

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