Ils sont furieux. Ils sont déçus. Victimes de «spéculations», ils se disent «accusés sur la base d'indices», ce qui est «inacceptable». Ils? Les pays européens présentés dans le rapport du Tessinois Dick Marty comme «ayant autorisé la CIA, au moins tacitement, à transférer ou détenir sur leur sol des terroristes islamistes présumés». Emprunt stupéfiant de vocabulaire. Avec les mêmes mots, les suspects enchaînés à la carlingue des avions affrétés par les services de renseignement américains pourraient crier à l'injustice. A une différence près: les Etats pointés du doigt par Dick Marty ont la parole. Alors que les détenus transférés en secret dans le cadre de la guerre contre le terrorisme n'existent pas. La raison d'Etat les a condamnés à être des ombres. Avec la complicité de nos gouvernants.

Quoi de plus facile, en plus, que de dénoncer les lacunes du rapport d'un parlementaire isolé, au sein d'une instance politiquement faible comme le Conseil de l'Europe, alors que rien n'a été fait pour faciliter son travail d'investigation? Le Royaume-Uni, la Suède, la Bosnie-Herzégovine, l'Italie, la Macédoine, l'Allemagne et la Turquie, «tenus pour responsables à des degrés divers de violations de droits des personnes» par Dick Marty, ont beau jeu de crier à la calomnie alors que leurs administrations ont toutes fermé hermétiquement la porte de leur secret-défense à l'enquêteur suisse. Leurs services de renseignement, et ceux de tous leurs voisins ou presque, savaient pourtant ce qui se tramait dans les airs. Les Etats-Unis - «déçus» par le rapport eux aussi - n'ont d'ailleurs jamais apporté de démentis à la collaboration active de leurs alliés européens, y compris du côté de leurs plus véhéments détracteurs diplomatiques, comme la France. L'indignation d'aujourd'hui n'a d'égale que les complicités d'hier.

Alors, les mots restent en travers de la gorge. Que des Etats protègent leurs populations, y compris par des moyens d'action clandestins, est chose normale. Qu'ils s'estiment ensuite «calomniés» parce qu'éclate la vérité sur les hommes que leurs décisions ont peut-être conduits sous la torture ne relève plus du cynisme. Mais du mensonge d'Etat.

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