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Les Cambodgiens face à eux-mêmes

Les procès actuels des ex-dirigeants Khmers rouges, au Cambodge, offrent une plongée terrifiante sur la part la plus sombre de l’humanité

Il faut du talent, de la précision, et une infinie patience pour raconter avec autant de justesse le procès d’un lointain Tribunal international. Thierry Cruvellier réussit cette prouesse, dans Le maître des aveux, consacré à la longue comparution en 2009 de Douch, le chef exécuteur du régime khmer rouge qui décima le Cambodge entre avril 1975 et janvier 1979, avant de finir devant le Tribunal spécial créé par l’ONU au Cambodge pour juger les plus hauts responsables du génocide.

Son ouvrage, conçu comme un long carnet de notes, prises sur le vif puis remises en forme, ne se veut pas œuvre d’historien. La personnalité de Douch, cet enseignant devenu bourreau par la force de son obéissance aveugle à l’Angkar, l’organisation khmère rouge dirigée par Pol Pot, est racontée de l’intérieur, par l’intéressé lui-même, qui alterne à la barre excuses publiques, dénégations, froides explications techniques des exécutions et confidences souriantes à ses avocats.

C’est ce bourreau raconté par lui-même qui nous fait dévorer le livre. Douch, homme d’extraction modeste mais fier d’être devenu un intellectuel, bourreau francophone sans pitié féru d’Alfred de Vigny, n’est justement pas ce fonctionnaire froid, banal, hautain que fut Adolf Eichmann décrit par Hannah Arendt lors de son fameux procès à Jérusalem. La machine de la terreur khmère rouge n’était pas le rouleau compresseur nazi. Le crime et l’horreur des purges n’étaient pas inscrits dans les gènes de ce mouvement d’abord anticolonial, propulsé aux avant-postes de la révolution communiste mondiale par l’engrenage de la guerre au Vietnam voisin, les bombardements en masse des Américains et la légitimité que leur conféra le parrainage dans les maquis du roi Norodom ­Sihanouk.

Le maître des aveux fascine car son personnage central est à la fois falot, lucide, meurtrier, arrogant, obsessionnel, lâche et surtout mû par un formidable instinct de survie, persuadé qu’il mourra à son tour s’il ne tue pas consciencieusement tous les présumés coupables qui lui sont envoyés dans sa prison S-21 de Phnom­ Penh. La banalité du mal incarnée par Eichmann fait place, là, à la banalité de l’homme, prisonnier d’une histoire qui le dépasse, et résolu à montrer qu’il peut exceller dans la plus funeste des missions.

On ne peut que conseiller, dès lors, de lire en parallèle le livre que consacre le chercheur Raoul Jennar, résident de longue date à Phnom Penh, à l’un des idéologues du mouvement khmer rouge, Khieu Samphan, traduit en ce moment en justice aux côtés de trois autres dirigeants et associés de Pol Pot. La démarche est cette fois très différente: l’auteur, à la fois universitaire et conseiller de l’actuel gouvernement cambodgien dont le bilan en matière de droits de l’homme n’est guère flatteur, a conçu son livre comme une réponse à l’avocat français Jacques Vergès, l’un des défenseurs de Khieu Samphan. Son livre est celui d’un procureur, face à ces deux hommes qu’il accuse d’avoir mis leur intelligence au service d’un effarant cynisme. Douch l’exécuteur était un lâche ambitieux, imbu de lui-même. Khieu Samphan et Jacques Vergès, selon Raoul Jennar, sont d’authentiques manipulateurs. L’inquiétude de les voir confisquer le procès qui se déroule actuellement et tordre la vérité est patente chez cet auteur engagé.

Le souci de vérité irrigue ces deux ouvrages très différents qu’un troisième, Le silence du bourreau de François Bizot, vient ces jours-ci compléter. Bizot, grand spécialiste du bouddhisme asiatique, fut l’un des rares détenus de Douch à lui échapper, à la fois grâce au calendrier – il fut capturé avant la prise de pouvoir des Khmers rouges et le déferlement des purges – et aux liens qu’il noua avec lui (lire aussi Le Portail, 2000) .

Le lecteur intéressé par cette «tragédie sans importance» qui fut celle du Cambodge dans les années 1970-1980, magistralement racontée par William Shawcross (dans un livre qui porte ce nom), pourra aussi revoir le film S-21 du réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh, consacré à la prison de Douch. Le cinéaste y suivait le peintre Vann Nath, l’un des seuls survivants de S-21, dont les fresques racontent toujours l’indicible sur les murs de cette ancienne école transformée en musée. Vann Nath est mort voici quelques semaines. En homme juste, le cœur vidé de toute haine. Douch et Khieu Samphan, dans leur prison de Phnom Penh, sont, eux, toujours vivants. Et l’on attend encore, malgré les aveux du premier, de connaître toute la vérité sur ce régime khmer­ rouge devenu fou.

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