Opinion

Campagne sur les frontaliers: un monument de vulgarité déplacée

OPINION. L’historien François Garçon déplore le ton d’une campagne de publicité censée lutter contre le sentiment anti-frontaliers, mais qui renforce les clichés

Les frontaliers ont la vie dure, surtout pour ce qui touche aux transports. Plusieurs heures par jour, au volant de leur voiture, ils pendulent. Pour le reste, si leur vie leur est pénible, ils la savent douce en regard de leur salaire suisse, généralement triple de ce qu’ils pourraient attendre en France. Interrogez donc un conducteur de bus à Annemasse. Douce encore si l’on compare leurs conditions de travail en Suisse, exemptes par exemple du despotisme des petits chefs, pathologie française à l’état endémique.

Côté suisse, en l’occurrence chez les Genevois, le jugement sur les frontaliers varie. Leurs axes routiers sont saturés, leurs parkings squattés. Mais au-delà, leur marché du travail n’est guère impacté. Même s’il est supérieur à la moyenne suisse, le taux de chômage genevois reste sous contrôle en comparaison avec les chiffres français.

Une campagne qui suinte l’agressivité

Là-dessus, une campagne publicitaire initiée par le Groupement transfrontalier européen (GTE) a démarré à Genève au moment où se tiennent les élections au Grand Conseil. Un homme dans la trentaine, en gros plan, fixant son interlocuteur, dit: «Je suis trans, ça vous dérange?» D’une rare vulgarité, cette campagne véhicule tous les clichés non sur les Suisses, mais sur la France et les Français.

Froids et raisonnables, les Suisses raisonnent tout le temps au point d’avoir désespéré les poètes et les romanciers étrangers de passage chez eux. Ils comprennent là où se trouve leur intérêt

D’abord, le fait d’être «trans» dérange en effet un grand nombre de personnes, que les frontaliers indiffèrent par ailleurs. Il est encore licite de ne pas s’extasier devant un «trans», voire de se sentir gêné et, pour cela, ne pas être déféré devant un juge. Ensuite, la question formulée par le «trans» suinte l’agressivité, prépare le coup de boule. Formulée par un anonyme, que tout le monde aura identifié comme étant Français, la question renvoie à l’arrogance dont les Français sont si fiers: «Je vous suis différent, et vous n’avez qu’à m’accepter tel que je suis. Il vous revient de vous adapter à moi, et non le contraire! Ne comptez pas sur moi pour m’expliquer!»

Combattre la «frontalièrophobie»

Pour combattre la «frontalièrophobie», l’agence de publicité aurait été mieux inspirée de bâtir une mosaïque de visages et de métiers qui rendent la vie douce aux Genevois. Les autochtones râleurs seraient-ils bien certains d’être correctement pris en charge aux HUG ou au CHUV si les Français n’étaient pas brancardiers ou infirmières? Les finances genevoises ne seraient-elles pas plus déséquilibrées qu’elles ne le sont déjà si les Français n’occupaient pas des postes vitaux chez Rolex, le premier employeur privé cantonal, incapable de garnir ses lignes de fabrication avec les seuls Genevois?

Les Suisses sont des êtres éminemment rationnels. Froids et raisonnables, ils raisonnent tout le temps au point d’avoir désespéré les poètes et les romanciers étrangers de passage chez eux. Ils comprennent là où se trouve leur intérêt qu’ils calculent froidement. Inutiles donc de s’adresser à eux comme on pourrait le faire aux habitants du Marais à Paris. Et pourquoi embarquer dans cette histoire une minorité qui n’a rien à voir avec la question frontalière?

Dernier ouvrage: «Le génie de la Suisse», à paraître chez Taillandier.

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