Depuis un certain nombre d’années, la même ritournelle surgit lors de chaque élection au Conseil fédéral. Quel sera le «ticket» que présentera le parti chargé de présenter un candidat en lieu et place du ou de la démissionnaire et, le cas échéant, de défendre son siège contre les éventuelles attaques en provenance d’un autre parti?

Cette procédure s’est à ce point inscrite dans les mœurs fédérales que lancer un «ticket» ne portant qu’un seul nom pourrait être interprété comme une véritable offense lancée contre Sa Majesté le parlement. Du moins si l’on n’en croit les propos de certains acteurs de notre vie politique. La succession de Johann Schneider-Ammann et de Doris Leuthard ne faillit pas à la règle: leurs partis respectifs semblaient paniquer à l’idée de ne pas trouver deux candidats à présenter à l’Assemblée fédérale. Pour son bonheur, le PLR a réussi à dénicher deux braves pour accompagner la favorite Karin Keller-Sutter… AU PDC, où les jeux étaient plus ouverts, une double candidature était programmée.

Mais depuis quand le principe de la candidature multiple est-il devenu une sorte de droit coutumier de la routine parlementaire et cette règle a-t-elle connu des exceptions? En somme est-elle aussi impérative qu’on semble le penser? Jusqu’au seuil des années 1970, les partis concernés désignent leur champion, parfois après de vives discussions, puis laissent les Chambres trancher. Une non-élection obéit à la conjoncture politique du moment: ainsi en 1872 lorsque l’élection du démocrate Scherrer contre l’avis des partisans d’une révision centralisatrice de la Constitution passa pour une victoire du camp fédéraliste.

Première candidature multiple

Au XIXe siècle, le problème ne réside pas dans le trop-plein de candidatures mais dans la nécessité de convaincre ceux jugés les plus aptes à remplir la fonction. Le poste n’est alors guère attrayant. La centralisation progressive de l’Etat fédéral transformera peu à peu le Conseil fédéral en un authentique gouvernement où maints parlementaires rêvent d’entrer, apothéose de leur carrière politique.

1973 gifle l’imperturbable mécanique électorale helvétique. Cette année-là, entre vengeances et contre-vengeances, les trois candidats officiels du PS, du PRD et du PDC mordent la poussière: sont élus à leur place les outsiders Ritschard, Chevallaz et Hürlimann. Puis tout rentre dans l’ordre, jusqu’en 1979. Les UDC se déchirent, pour remplacer Rudolf Gnägi, entre le Bernois Werner Martignoni et le Grison Leon Schlumpf. Dans l’incapacité de départager les deux rivaux, le groupe UDC décide de s’en remettre à la sagesse des Chambres et propose les deux candidats. Le Grison l’emportera.

La première candidature multiple «voulue» est enregistrée en 1984 lorsque les radicaux se retrouvent face à un dilemme. Après avoir fait échouer la socialiste Lilian Uchtenhagen en 1983, ils sont poussés dans les cordes: la Suisse attend sa première conseillère fédérale et le PRD, encore tout-puissant, doit agir. Or il compte une candidate sérieuse dans ses rangs en la personne d’Elisabeth Kopp. Mais, déjà rattrapée par la sulfureuse réputation de son avocat de mari qui la fera chuter plus tard, elle ne fait pas l’unanimité. Saisi par le doute, le groupe désigne la Zurichoise, pour finir élue, mais flanquée de l’Argovien Bruno Hunziker.

Candidats adoubés

Sans devenir systématique, la procédure tend à se répéter même si les groupes conservent encore la haute main sur les opérations: le PS René Felber s’impose avec difficulté dans son groupe avant de triompher devant les Chambres en 1987. Le PS Moritz Leuenberger est en revanche incontesté en 1995, lorsque Otto Stich se retire, mais son élection survient deux ans après le psychodrame déclenché par la non-élection de Christiane Brunner, candidate unique de son parti, puis le refus contraint de Francis Matthey d’accepter sa propre élection et, enfin, l’élection de Ruth Dreifuss. Tous les partis aspiraient au calme…

Les candidatures seront désormais multiples, afin de laisser au parlement le soin de choisir entre des candidats «adoubés»… sans offusquer le parti concerné. Le «ticket» ne reflète pas le respect dû au parlement mais constitue une tactique défensive pour protéger les intérêts des partis au pouvoir. Les exceptions seront rares et, comme autrefois, téléguidées par les circonstances politiques, comme l’élection de Christoph Blocher en 2003 ou d’Eveline Widmer-Schlumpf en 2008. C’est autour de la composition du ticket que les intrigues du Palais se noueront joyeusement.

Mais cette règle, assez récente dans l’histoire suisse, est-elle vouée à l’éternité? Elle peut vite tourner au ridicule lorsque, pour être sûr de faire passer un candidat qui convienne à sa direction, l’UDC a lancé trois candidats en parallèle pour s’assurer la victoire en 2015. Le PLR n’a pas osé lancer Karin Keller-Sutter seule. Par peur? Pusillanimité regrettable car il y avait un discours à tenir: une candidature unique incarnant l’unité d’un parti connu pour ses divisions!

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