Jusqu'ici, on parlait de «nuisances» ou de «pollution» sonores. Ces termes me semblaient bien traduire le désagrément de ces situations où le vacarme ambiant vous oblige à fermer la fenêtre pour travailler ou à hurler pour parler d'amour. Le bruit, ce n'est pas drôle. Mais depuis que j'ai lu, jeudi dernier dans Le Monde, une prise de position de l'écrivain français Jean-Michel Delacomptée, je m'aperçois que le dire comme ça, c'est s'adonner à un timide gazouillis.

Ce défenseur du silence pousse à fond le niveau de vocabulaire. Il parle de «violence sonore» et affirme qu'elle incite à «la violence tout court» parce qu'elle consacre, entre «victimes» et «bourreaux», la loi du plus fort. Il dit que le bruit est l'«incivilité» la plus répandue, un «terrorisme soft», qui attaque les plus faibles, les pauvres, les vieux, les malades, les femmes seules, «tous ceux et celles qui n'ont pas les moyens physiques de faire cesser l'agression». En somme, il décrit une forme grave de maltraitance, exactement dans les termes qu'utilisent les psys pour dire comment, d'abuseur en abusé, la violence se perpétue.

Dans un premier temps, je suis impressionnée et séduite par ses propos. Pensez: ils m'offrent l'explication à un phénomène dont je scrutais le mystère ici même il y a quelques semaines encore: le fait que nombre de personnes, notamment parmi les clients de restaurant, non seulement ne fuient pas le tintamarre mais le recherchent activement. Si j'en crois Jean-Michel Delacomptée, ces victimes volontaires seraient des traumatisés précoces du boucan, condamnées à chercher, leur vie durant, la répétition de l'agression subie. Le transfert interprétatif est audacieux et très tendance. (Bientôt, on va parler de résilience au bruit.)

Le problème, c'est qu'il part dans les décors. J'achève de m'en persuader lorsque l'écrivain finit par faire du triomphe du bruit un signe majeur de la «dégradation du lien social» qui ronge nos sociétés développées. Là, je descends du train. Je pense à deux ou trois endroits comme Le Caire ou Rio, qui sont parmi les plus bruyants du monde et où le lien social me paraît nettement moins menacé que dans nos vertes et silencieuses banlieues résidentielles. Et je commence à me demander de quelle surenchère je suis victime.

Même topo avec la pub. Tenez, le 23 novembre, chacun est invité à suivre la journée sans achats, soutenue par l'association Résistance à… l'agression publicitaire (RAP). La pub est souvent assommante, d'accord, mais qu'est-ce que c'est que cette victimisation systématique du vocabulaire? Il ne faudrait peut-être pas oublier qu'il y a des personnes violées et battues pour de bon.

Finalement, évoquer la violence à tout propos revient à faire ce que dénonce RAP: adopter un procédé agressif pour faire entendre sa voix dans le bruit ambiant.

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