Luc Ferry, ministre français de l'Education, s'est fait récemment remonter les bretelles devant ses collègues par son big boss Jacques Chirac: l'école, ça existe dans la réalité et pas seulement dans les rapports d'experts, a grondé le président (LT 14.11). Penseur brillant et homme élégant, Luc Ferry a le profil idéal de son emploi. Il a notamment le mérite de prouver à la face du monde qu'on peut être intellectuel et chevelu sans être de gauche. Mais on dirait qu'il a aussi un défaut: il ne semble pas prêt à retrousser les manches de son smoking pour se mettre sérieusement au boulot.

Il est rare qu'un homme politique se voie publiquement remis en cause, non pas pour telle acrobatie idéologique ou stratégique, mais simplement parce qu'il fait mal son travail. Pourtant, je crois savoir qu'il y a, au-delà de la droite, de la gauche et du milieu, au ras du sol de la mise en œuvre des grands programmes, deux catégories de politiciens: ceux qui prennent les choses à cœur et ceux qui surfent sur les slogans.

Mais la politique n'est pas un cas à part. Tenez, chez les journalistes aussi, il y a ceux qui ont l'amour du travail bien fait et les tireurs à la ligne. Et là, également, je constate une touchante résistance du public à porter la critique à ce niveau. Quand un journaliste écrit une ânerie, le lecteur s'imagine volontiers que cela correspond à la «ligne» du journal, fruit d'un long débat. La réalité est souvent plus morne: les journalistes ne comprennent pas toujours ce qu'on leur dit, ils aiment bien partir plus tôt le vendredi après-midi, et une bonne partie de leurs erreurs sont parfaitement aléatoires.

J'élargis mon regard. Je pense à mon dernier passage chez le coiffeur ou au restaurant, au navet vu hier soir à la TV, aux aventures de ma filleule en classe d'allemand. Je pense à l'infection attrapée chez le dentiste, aux immeubles construits il y a 40 ans et qui tombent en ruine, aux dialogues kafkaïens avec le fonctionnaire des impôts. Et je suis bien obligée d'admettre que politiciens et journalistes ne sont pas seuls: le monde est plein de gens qui font mal leur travail.

Tous ne sont cependant pas égaux devant la critique. Il me semble qu'on râle volontiers contre le travail bâclé d'une serveuse ou d'un cordonnier, mais que, face au prof qui vous fait passer vos examens ou au juge censé vous rendre justice, on se pose moins volontiers la question de sa maladresse, de sa paresse ou de sa médiocrité.

Par respect pour leur prestige? Par angoisse, plutôt. Car s'il y a d'un côté les bons travailleurs et de l'autre les tire-au-flanc, il y a aussi les professionnels qu'on choisit et les autres.

Avec ceux-là, plus la confiance est aveugle, mieux ça vaut.

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