Une ou deux fois déjà, j'ai cédé à la tentation de vous raconter des histoires drôles. Ce n'était pas très sérieux: une chronique avec photo dans un journal de référence ne peut pas se transformer en panier à bonnes blagues. D'ailleurs, c'est décidé, j'arrête. Juste après celle-ci, j'arrête. C'est que je ne peux pas résister: je l'ai reçue ce matin, elle m'a fait commencer la journée dans un éclat de rire et je trouve égoïste de garder cette gaieté pour moi.

Il s'agit d'un couple, un matin, dans sa salle de bain. Madame sort de la douche, monsieur y entre. On sonne. Râlant et dégoulinant, Madame s'enroule dans une serviette et va ouvrir. Sur le seuil, le voisin. Il la regarde et dit: «Je vous donne 800 dollars (la blague est américaine) si vous lâchez cette serviette.» Madame hésite, puis – vlouf – d'un geste, elle se retrouve nue. Le voisin apprécie quelques secondes, puis tire 800 dollars de sa poche, les tend à Madame et s'en va.

Confuse et légèrement exaltée, Madame reprend sa serviette et retourne à la salle de bain. A son mari qui demande qui a sonné, elle répond que c'était le voisin. «Parfait, s'exclame l'époux: t'a-t-il parlé des 800 dollars qu'il me doit?»

Alors, comment la trouvez-vous? Moi, j'apprécie sa légèreté, son pétillant, son absence d'arrière-fond tragique ou douloureux. Une vraie coupe de champagne.

Quand on y pense, cette légèreté dans l'humour est rare. Le rire prend en général appui sur une montagne de vies gâchées, d'humiliations, de morts tragiques et de douleurs indescriptibles. Et cela donne des blagues profondes comme des gouffres, pleines d'arrière-goûts amers et d'épaisseurs superposées. Le genre grand cru, qui vous procure toutes sortes de sensations complexes longtemps après son absorption.

Même si j'apprécie les histoires légères, j'avoue que ma blague préférée fait partie de la seconde catégorie. Elle met aussi en scène un couple. Madame a 92 ans et monsieur 97. Ils vont voir le rabbin pour lui annoncer qu'ils veulent divorcer. «Mes enfants, est-ce bien raisonnable, êtes-vous sûrs de ne pas obéir à un coup de tête?» s'exclame le sage très affecté. Mais le couple se montre extrêmement déterminé et résiste à toutes les tentatives de dissuasion du rabbin. Au bout du compte, ce dernier, face à des époux si pénétrés de mille bonnes raisons de se séparer, finit par leur demander pourquoi ils n'ont pas liquidé l'affaire avant. Et eux de répondre dans un soupir: «On restait ensemble pour les enfants. Mais maintenant qu'ils sont morts.»

Entre les deux histoires, c'est le jour et la nuit, n'est-ce pas? D'ailleurs si la première est idéale servie fraîche le matin, je déconseille la seconde avant le café du soir. Avec le chocolat noir.

Mais j'y pense: j'avais dit «Plus qu'une!» et j'ai encore débordé. Décidément, un régime s'impose. Mettons, jusqu'à Noël?

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