Mardi dernier, notre pays a vécu «une page d'Histoire». Les protagonistes de ce moment «de légende» étaient des «combattants héroïques», animés de la «foi qui renverse les montagnes», et revendiquant une place au «panthéon».

Dès les premières minutes, ces «géants» «prirent leur envol», et réussirent «un numéro de grand style». Faisant preuve de «qualités morales» exceptionnelles, ils prirent l'«adversaire à la gorge». Le peuple rassemblé «bascula dans le bonheur» et l'adversaire, arrivé là «plus fier qu'un coq», «ne savait plus son nom».

«La table était mise», mais, dans la deuxième partie du combat, il s'en fallut «d'un rien pour que la crêpe ne se retourne». Qui allait «sonner le glas» au terme de cette «soirée d'anthologie»? Ce furent nos «héros» qui allèrent finalement «jusqu'au bout de l'exploit», suscitant dans la foule un «délire carnavalesque».

Les commentateurs soulignèrent le caractère symbolique de cette victoire. L'un d'eux eut ce mot intrépide: «Fini le temps où on prenait l'Helvétie pour une lanterne. Cette année, les Suisses sont grands.» Un autre eut la vision d'une Suisse retrouvant des «valeurs communes», au moment précis où tombait un diagnostic pessimiste sur la cohésion nationale. Mais pardon! J'oublie que l'ignare de passage ne sait peut-être pas de quoi nous parlons: de la victoire du FC Bâle sur Liverpool et sa qualification pour la deuxième phase de la Ligue des champions. De football, donc.

La nouvelle pourrait être annoncée plus sobrement. Mais, comme l'expliquent les sociologues, le sport offre une matière propice à la création d'une mythologie moderne. La presse tient le rôle du narrateur, chargé de théâtraliser le récit et de donner au public les héros, les drames et les aventures qu'il réclame.

Sur le principe, je n'ai rien à dire. Sinon qu'un Murat Yakin, qui est si joli garçon et qui gagne sans tuer personne, me semble un héros très présentable. Par rapport aux carnages de l'Iliade, il y a progrès.

Ce qui me passionne, ce sont les détails d'application. Vous aurez certainement noté le rôle central de la métaphore dans le récit sportivo-mythique. L'image est souvent puisée dans le vocabulaire du combat, mais aussi dans un joyeux bric-à-brac d'autres registres – gastronomique, religieux, artistique. Dans les moments d'exaltation, l'improbable rencontre va jusqu'à se produire dans une même phrase, pour désigner la même action. Et cela donne des combinaisons qui m'intriguent. Je me demande, par exemple, comment on fait pour enclencher le turbo sans baisser les bras. Ou pour planter le décor tout en mettant la table. Mais surtout, comment peut-on, la fleur au fusil, prendre son adversaire à la gorge? Je veux dire, qui tient le fusil puisque les deux mains sont occupées?

Il est vrai que je ne connais rien au football. Cela ne m'empêche pas de trouver tout cela très poétique.

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