Mardi dernier au petit matin, sur Trafalgar Square, se dressait la dernière installation de l'artiste new-yorkais Doug Fishbone: une montagne de 30 000 bananes. A 3 heures de l'après-midi, comme prévu, l'artiste a entrepris de démanteler son œuvre, distribuant aux passants les fruits de son inspiration.

La presse britannique relate les réactions du public. Son intérêt artistique s'est surtout manifesté au moment de la distribution, ont noté les critiques, voyant dans ce geste la clé de l'œuvre. Une touriste de Saint-Pétersbourg est repartie avec plusieurs sacs pleins. Mise au parfum par le concierge de son hôtel, elle était venue tôt, s'attendant à faire la queue. Elle s'est déclarée conquise par l'art occidental. Un adolescent, après avoir joué des coudes pour amasser un petit chargement, est allé le vendre dans le métro. Si un type peut parler d'art à propos d'un tas de bananes, a-t-il commenté, moi, je peux faire de l'argent avec.

Avant cela, l'installation avait suscité divers commentaires. Les uns y ont vu une action de protestation contre l'importation de bananes, les autres une métaphore de la société de consommation. Sans compter ceux qui ont essayé de se servir sans chercher à comprendre.

Doug Fishbone s'est refusé à livrer le sens de sa démarche. Il a seulement expliqué que tous ces commentaires et ces réactions étaient ce à quoi il voulait arriver. J'en déduis qu'il est le seul à avoir bénéficié d'une vue d'ensemble de son œuvre.

Je ne suis pas une férue d'arts plastiques. J'ai cru saisir le charme du conceptuel en parcourant l'exposition d'art en plein air qui se tient tous les quatre ans à Môtier. Les œuvres n'y sont pas toujours faciles à débusquer, si bien que le visiteur est maintenu sur le qui-vive: ce panneau de sens interdit, là, est-ce une installation ou un simple panneau? Ce sac poubelle au bord de l'eau, faut-il le regarder comme une métaphore? Et ce tronc d'arbre si joliment torturé, comme une sculpture? Naturelle ou intentionnelle? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui fait l'œuvre: sa forme, l'intention de l'artiste, ou mon regard sur elle? Et voilà qu'au détour de chaque buisson, je me suis retrouvée nez à nez avec les questionnements fondamentaux sur l'art et le beau. C'était extra.

Mais je vois bien que les bananes de Trafalgar Square sont à l'exposition de Môtier ce qu'Andy Wahrol est à Rembrandt. Car le parcours initiatique du Val-de-Travers s'adresse à chaque visiteur. Tandis qu'au pied de la montagne de bananes, le passant n'est que la parcelle d'une œuvre que nul n'a le privilège de considérer dans son ensemble sauf Dieu, l'artiste, et qui d'autre? Ah oui! Les journalistes qui passent la journée sur place pour raconter tout cela et ceux, comme moi, qui racontent plus loin en faisant la revue de presse…

Bon sang. Je viens de réaliser que, depuis le début, j'étais prévue dans les plans de Doug Fishbone. Et dire que je ne m'étais aperçue de rien, quelle banane.

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