«Je dois tout à ma maman», déclare au Matin Stéphane Lambiel, notre mirifique, notre tournoyant, notre rarissime champion du monde de patinage artistique.

D'abord je me suis dit: c'est une gentille formule un peu banale, tout le monde doit tout à sa maman depuis que les bébés ont cessé de naître dans les choux. Et puis j'ai lu le récit que ladite maman fait de l'enfance du héros, où elle a passé «énormément de temps» avec lui. Surtout en voiture, précise-t-elle. Trois fois par semaine, elle a fait le trajet Saxon-Genève-Saxon pour accompagner Stéphane à son entraînement. Départ «vers 4-5 heures du matin», l'enfant dormait à l'arrière. Ça a duré des années. Finalement, Stéphane Lambiel n'exagère qu'à peine: sans sa championne, il n'aurait pas pu aller bien loin.

C'est un exemple extrême mais il me rappelle les soucis de ma copine Léa. Elle a un fils de 7 ans qui glisse comme un prince et adore le hockey. Son club n'est pas loin de chez lui, mais le matériel est lourd et intransportable en bus. De plus, au début de la saison, les parents ont été avertis que, s'ils voulaient que leur môme touche le puck, ils avaient intérêt à se sortir les pouces: les entraînements ont lieu deux fois par semaine, à des heures et dans des lieux qui changent tous les mois (la priorité est donnée à l'équipe des grands et on case les petits dans les trous).

Je ne parle pas des matchs du samedi aux quatre coins de la Suisse romande, ni des vacances d'hiver où il est déconseillé aux familles de s'éloigner de la patinoire. Je parle uniquement de la semaine. Et je constate qu'un éventuel futur talent dont les deux parents travaillent ne saura jamais s'il aurait pu en devenir un. C'est le cas du fils de Léa. La mort dans l'âme, ses parents se sont vus obligés de tuer dans l'œuf sa passion naissante. Et je me dis: c'est trop bête. Plus tard, éventuellement, se serait posé pour Léa et les siens le problème de la prise en charge des sportifs d'élite, dont je ne nie pas la complexité. Mais à ce stade, un service de ramassage en bus aurait suffi.

Je consulte les statistiques. Je vois que ne cesse d'augmenter le nombre des mères de jeunes enfants et qui travaillent. Elles sont aujourd'hui plus de 70%. Enlevons la moitié de ce chiffre, qui correspond à celles qui travaillent à moins de 50% et qui pourraient à la rigueur s'arranger pour faire le taxi le reste du temps. Il nous reste un bon tiers des nichées helvétiques, rayées d'emblée du réservoir potentiel des grands sportifs.

Comme la proportion de femmes professionnellement actives ne cesse d'augmenter, sans rien connaître au sport, je peux prédire que la Suisse produira de moins en moins de champions. La faute aux mères, bien sûr, honteusement réticentes à entamer une carrière de chauffeur d'élite.

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