La semaine dernière, je disais mon dépit de constater que mon courrier électronique est désormais parasité par des spams de la deuxième génération: non plus seulement des messages m'invitant à élargir mon pénis ou à trouver une maîtresse slave – messages qu'il me reste le choix d'ouvrir ou non – mais des photos pornos qui éclosent spontanément devant mes yeux las. En cherchant la parade à cette invasion de fesse industrielle, je réalise que les apparences sont trompeuses: il y a une morale sur le Web. Il y a même là une source de nouvelle jeunesse pour quelques démons d'un autre âge. Voyez.

– Le soupçon. J'observe d'abord que les spams pornos n'apparaissent pas lorsque j'utilise ma nouvelle adresse personnelle, mais seulement celle que je partage avec mon homme. Et soudain, telle l'épouse reniflant une odeur de cocotte sur le veston de son légitime, je m'interroge: qu'a-t-il fait pour attirer ce type de publicité? Dans quel recoin malfamé de la Toile a-t-il été traîner, se signalant comme amateur de cochonneries? Un spécialiste calme mes soupçons: le plus irréprochable des internautes n'est pas à l'abri de ces pubs, m'explique-t-il. Elles sont envoyées de manière indiscriminée à toutes les adresses pêchées sur le Web. Le temps, pour les spécialistes du parasitage, de trouver la tienne et tu es cuit. En changer souvent est la seule manière d'échapper aux spams. Je viens de le faire, c'est pourquoi ma boîte à lettres n'est pas encore contaminée.

– La souillure. Mais le connaisseur ajoute: une personne qui a laissé son adresse sur un site louche est repérée plus vite et bombardée plus intensément. Or, il n'y a rien de plus facile que de laisser son adresse sur un site louche. Par exemple, en ouvrant, une fois une seule, un de ces fameux messages qui vous parlent d'agrandissement du pénis. Que vous soyez entré là par simple curiosité n'a aucune importance, et encore moins que vous n'ayez pas le moindre pénis à faire agrandir. Vous êtes en quelque sorte irrémédiablement souillé. Pour échapper à la persécution, il faut, tel le criminel en fuite, repartir de zéro sous une autre identité. C'est-à-dire, changer d'adresse.

– L'ignorance. Un lecteur nous signale qu'à partir du portail principal de bluewin.ch, c'est-à-dire à partir de la place du village pour l'internaute helvétique moyen, n'importe quel mineur peut accéder, en trois clics, à une large offre porno. Sur un autre portail, celui de Yahoo!, il y a une rubrique «rencontres» dont je me demande si elle n'ouvre pas sur quelque recoin pas net. Mais comment vérifier? Si j'y vais, je tombe dans l'enfer des internautes, condamnés à bouffer de la fesse matin, midi et soir. Me voilà donc, avançant dans le village virtuel du XXIe siècle comme ma grand-mère dans la jungle de la grande ville: les yeux baissés pour éviter les mauvaises rencontres et radicalement méfiante face à l'inconnu.

Qui est-ce qui disait déjà: il faut que tout change pour que tout reste comme avant?

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