Ça s'est passé à Florence il y a quelques jours. Un vieux monsieur est mort après s'être fait interpeller par le service de sécurité d'un supermarché: il venait de voler, dans les rayons, un salami piquant. Immédiatement, Romano Prodi, leader du centre gauche, a fait une déclaration: «Cette nouvelle doit nous faire réfléchir», a-t-il dit, sur un ton pénétré et chargé de sous-entendus. Tout le monde a entendu: une société qui accule ses vieux à voler pour manger est une société qui va mal. Moi, homme de cœur attentif au malheur des petites gens, je veux m'employer à la guérir. Halte au capitalisme sauvage du gouvernement Berlusconi, votez pour moi aux prochaines législatives (2006)!

Il faut dire que durant la période des Fêtes, les contes de Noël à l'envers ont beaucoup de succès. L'espace d'un instant, l'Italie a eu sa victime symbolique de la cruauté des temps et de l'égoïsme des hommes: un pauvre vieillard au manteau mité, oublié de ses enfants et des services sociaux, obligé de ravaler sa honte pour ne pas mourir de faim. C'est tout juste si on ne nous a pas expliqué qu'en volant un salami de la variété piquante, l'infortuné cherchait dans le poivre la chaleur qu'il ne trouvait pas ailleurs.

Mais l'instant n'a pas duré. Très vite, on a su que l'homme décédé à Florence n'avait aucun problème d'argent, vivait avec sa femme et sa fille et versait régulièrement des contributions à la société sportive de son quartier. Il était aussi malade du cœur.

Dans le quotidien La Stampa, le billettiste Massimo Gramellini se moque gentiment de Romano Prodi et de son avidité à fondre sur le moindre fait divers pour l'utiliser à son avantage. Il n'en renonce pas pour autant à considérer l'épisode du supermarché comme emblématique: cette histoire n'est pas une fable de la pauvreté mais de la culpabilité, explique-t-il. Cet homme a plié sous le poids de l'humiliation, il est mort de ne pouvoir affronter le regard de ses proches. C'est la preuve qu'il avait une conscience, conclut en substance le commentateur, en disant sa nostalgie pour cette espèce humaine en voie de disparition.

Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à voir des symboles partout? Il me semble que ce vieux monsieur est mort simplement parce qu'il était cardiaque. Son attaque a certes été favorisée par les circonstances, mais se faire pincer au supermarché est une situation qui provoquerait un pic de stress chez n'importe qui, quelle que soit la rigidité de son code éthique. Le retraité florentin a chouravé un salami bêtement, pour aucune raison particulière. Ce geste a fini par provoquer sa mort, ce qui ajoute à une cause ridicule une conséquence disproportionnée.

Tout cela ne veut dire qu'une chose: il n'y a pas, dans la vie, que des événements chargés de sens. Il y a aussi une énorme part d'absurde. Mais c'est fou ce que c'est difficile à accepter.

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