Ces deux dernières semaines, j'ai transpiré sur mes chroniques et je ne suis pas très contente du résultat. J'ai des hauts et des bas, comme tout le monde.

Quand j'ai des bas, j'avertis les copains: cette semaine, ne te fatigue pas, mon texte ne casse pas des briques. Pour ce qui est des hauts, j'ai plutôt tendance à signaler ceux des autres, c'est ma coquetterie. Disons en tout cas que j'ai un système de clignotants qui aide mes proches à économiser leur énergie de lecteurs. C'est la moindre des choses que je puisse faire pour eux, comme j'aime qu'on la fasse pour moi: nous brassons tous tellement de papier chaque jour, c'est si facile de manquer une perle ou, à l'inverse, de perdre du temps à lire un truc un peu raté.

Ce que je trouve injuste, c'est que bien des lecteurs ne bénéficient pas de ce genre de coup de pouce. Bien sûr, ils choisissent leur journal en fonction de la proportion moyenne de perles qu'ils y trouvent. Mais au-delà, ils sont bien seuls sur l'océan quotidien d'une production fatalement inégale.

J'ai décidé de leur tendre la main avec un projet de nouveau journal révolutionnaire. Ce serait un journal qui, par exemple, ne publierait pas un éditorial tous les jours, mais seulement ceux où il aurait quelque chose d'intelligent, de fort et de prospectif à dire sur un sujet d'actualité important. Toutes les rédactions font semblant d'avoir une idée géniale quotidiennement, mais soyons sérieux, c'est impossible. Sans compter que les grands sujets comme le Moyen-Orient reviennent sans cesse sur le devant de la scène. Plutôt que d'opter pour la redite ou le remplissage, je suggère un silence aussi méditatif qu'élégant.

Idéalement, les chroniques devraient subir le même traitement: ne paraître que si elles sont réussies. Et aussi les interviews: si une personnalité n'a rien dit d'intéressant, poubelle. Dans les cas où sa prise de position sur tel sujet était attendue, petite note explicative: «On lui a bien posé la question, mais il s'acharne à parler pour ne rien dire.»

Une politique éditoriale aussi radicale poserait, je m'en rends compte, d'insolubles problèmes pratiques puisqu'elle supposerait un journal d'épaisseur très variable. La solution alternative consisterait en un système signalétique aidant le lecteur à se repérer dans la page. Les signes diraient: «Lisez ça, c'est unique!», «Oups, raté, désolé!» ou bien, à côté d'une interview: «Attention! Ce gars ment comme il respire», ou tout simplement: «Ceci est une dépêche d'agence, notre envoyé spécial avait la gueule de bois, vous lirez son reportage demain.»

J'ai tâté le terrain en haut lieu avec mon idée, mais elle n'a pas été bien reçue. On m'a dit qu'on reparlera de mon journal le jour où les restaurants afficheront «Aujourd'hui, prenez de la viande, le poisson n'est pas frais.»

Tout de même, les médias n'ont-ils pas un rôle précurseur à jouer?

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