Peut-être les premiers utilisateurs de portables ont-ils senti sur leur front la brise vivifiante qui décoiffe les pionniers. Mais que ce temps est loin déjà. A la proue des glorieuses figures du quotidien, je vois se hisser un nouveau héros: le résistant anti-portable. Non pas celui qui omet simplement d'acheter un appareil parce qu'il n'en a pas l'utilité. Mais celui qui porte fièrement le blason de cette non- possession et la revendique comme un choix éthique. Le magazine Le Monde 2 a récemment consacré aux Astérix de la téléphonie un magnifique dossier, illustré de somptueux portraits. Une consécration.

La figure du militant anti-portable est frondeuse et rebelle. Ces récalcitrants affichent leur amour de la liberté et leur haine de l'esclavage du contact permanent. Ils disent, par exemple, qu'ils ne supportent pas d'être «sonnés comme des domestiques». Ou que le portable «enchaîne les gens à la volonté d'autrui». Je suis frappée de voir avec quelle insistance leur plaidoyer évoque la thématique du maître et de l'esclave. A ce jeu, ils ne prisent pas ce dernier rôle, c'est clair.

Je m'interroge, en revanche, sur leur rapport au premier. Ça «m'amuse» de ne pas être joignable, explique au Monde un étudiant atypique. De quoi se nourrit cet amusement? L'exemple du peintre parisien Jean-Michel Alberola, présenté comme incarnant le comble de l'anti-portable attitude, nous éclaire. Il fait très fort, Alberola: «Même sa galerie ne sait jamais où le joindre.» Le top.

Je conçois la satisfaction que cet artiste doit éprouver en imaginant sa mère, ses amis, ses fans essayant de l'appeler ici et là sans succès, recomposant dix fois le même numéro dans l'espoir qu'il soit arrivé entre-temps. Alors, tu as pu lui parler? Non, et toi? Ne devait-il pas passer chez Untel? Je ressaie dans dix minutes, je ne dois pas oublier de ressayer dans dix minutes… Car si j'ai bien compris, en pur irréductible du lien téléphonique, Jean-Michel Alberola n'a pas non plus un répondeur, à la maison ou à son atelier, où on peut lui laisser un message: C'EST URGENT!

Oui, j'imagine bien le plaisir qu'il y a à se dire: je cause si je veux, à qui je veux, quand je veux (parce que je le vaux bien?). Mais je doute que cette satisfaction aie beaucoup à voir avec le respect de la liberté de chacun. Pour tout dire, je devine chez ceux qui affichent leur refus d'être enchaînés une petite propension à se couler dans les bottes de l'enchaîneur. La preuve: j'ai remarqué que les militants anti-portable sont franchement scandalisés lorsqu'ils n'arrivent pas à joindre un possesseur de l'engin: comment, tu as un Natel et on ne peut même pas te parler n'importe quand?

Mais peut-être que tout cela relève simplement du malentendu. Peut-être que ces résistants ignorent un détail important: un portable, ça s'éteint à volonté quand on ne veut pas être dérangé. Et même, quand ça sonne, on n'est pas obligé de répondre. Esclave, si je veux, comme disait Ben-Hur.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.