J'ose à peine l'avouer, j'aime bien Aldo Naouri. C'est un pédiatre parisien aux allures de grand-père de bord de mer – trente-cinq ans de pratique au compteur – auteur de L'enfant bien portant de 0 à 2 ans qui a bercé ma grossesse de conseils très apaisants: n'achetez surtout pas de balance, pas besoin de stériliser le biberon. Surtout, ne chamboulez pas votre logement et vos habitudes pour mettre votre enfant à la proue de votre vie: c'est la place du mort. Puis, à l'adresse des mères: ne vous laissez pas piéger dans ce rôle, vous n'êtes pas que cela.

Aldo Naouri pense qu'on n'encourage pas assez les filles à quitter leur mère (Les filles et leurs mères), c'est pourquoi trop souvent pour elles la féminité se réduit au maternage. Pour les aider à s'en affranchir, et à se souvenir qu'elles sont aussi des femmes, le père, plaide-t-il, joue un rôle décisif.

Dans l'avant-dernier numéro de L'Hebdo, l'essayiste fait cette déclaration tonitruante: «Pour exister, le couple doit reprendre les relations sexuelles dès que la femme est physiquement prête à le faire, et ce même si elle ne le désire pas, l'envie viendra après.» Ouille! ai-je pensé en lisant, il cherche les ennuis ou quoi? Il les a eus. Dans L'Hebdo suivant, la directrice du Service genevois pour la promotion de l'égalité, Fabienne Bugnon, et la conseillère nationale Maria Roth-Bernasconi profèrent, en termes à peine détournés, l'accusation qui pendait au nez du pédiatre: encouragement à la violence conjugale.

Je perçois chez Naouri une certaine jubilation à mettre les pieds dans le plat. Pourquoi diantre ne s'est-il pas montré plus diplomate? Il aurait pu dire: «Il n'est pas toujours facile de reprendre une vie sexuelle après la venue d'un bébé, mais il vaut la peine de s'encourager à le faire.» Ou même, pour rester parfaitement neutre: «Il/elle n'est pas facile…» Ça n'aurait choqué personne. Oui, mais est-ce que ça aurait aidé quelqu'un?

Le problème avec Naouri, c'est qu'il parle de la réalité. Il dit que s'arracher au tête-à-tête avec son enfant est difficile tout particulièrement pour la mère. Que l'amour physique, comme dit la sociologue Eliane Perrin, «ne se gère pas comme une assemblée générale», qu'il y a toujours de l'asymétrie dans le désir et que souvent, l'appétit vient en mangeant. Après la venue d'un enfant, tout cela converge dans un tableau connu: elle s'attarde dans la pouponnière, il s'impatiente dans la chambre. L'inverse peut arriver, oui. C'est juste rarissime. C'est pourquoi Naouri l'encourage, lui, à prendre l'initiative sans attendre qu'elle ait signé un formulaire à triple exemplaire. Cela s'appelle manifester son désir dans le cadre d'un rapport de confiance, pas violer sa femme.

Je ne crois pas qu'un conjoint violent attendra, pour taper, d'avoir lu Naouri. En revanche, je crois que dire ce qu'il dit peut aider les couples, nombreux, qui confondent respect de l'autre et négociation paritaire. Mais je peux me tromper, je ne suis qu'une femme.

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