A quoi sert le prince Charles? se demandent bruyamment des tas de gens mal intentionnés. Eh bien, à égayer notre actualité quotidienne, à la rendre plus humaine et colorée. Après la fable (sexuellement) post-révolutionnaire de sa relation avec Camilla, il nous offrait la semaine dernière, en images, une petite virée chez les Maoris. C'était extra.

La photo la plus largement publiée est celle où l'on voit Charles et un guerrier maori front contre front, tels deux jeunes bouquetins s'ébrouant dans un pré. Ils font «hongi», c'est la manière maorie de se saluer, ont expliqué les légendes fournies avec les photos d'agence. Certaines, confondant avec le rituel esquimau, précisaient que le salut consiste à se frotter mutuellement le nez. Pas du tout: il y a pression des nez, pas frottement.

Je le sais parce que ces images – merci Charles – ont éveillé ma curiosité anthropologique. Je me suis demandé d'où venait ce «hongi». J'ai trouvé – merci Google – qu'il remonte directement à la mythologie fondatrice des Maoris, qui sont donc, comme chacun sait, le peuple autochtone de la Nouvelle-Zélande. Le «hongi» permet, en respirant nez à nez, de partager le souffle vital. Ce même souffle que les sublimes narines du dieu de la vie, Tane Nui a Rangi, expulsèrent au commencement des temps pour créer le premier être humain, Hine Ahu One. Et vous savez quoi? Divine surprise. Ce premier humain-là était une première, la «fille de la poussière».

Mais une autre image m'a intriguée encore davantage. On y voit le prince courbé sur la pelouse dans le geste de ramasser une branche d'arbre. A trente centimètres de son nez, le bâton en alerte d'un guerrier prêt à frapper, moue menaçante et mollet tendu. Ce sont des feuilles de pohutukawa, l'arbre identitaire de la Nouvelle-Zélande, précisaient cette fois les légendes. En les ramassant, le visiteur indique qu'il est venu dans un esprit de paix.

J'ai longuement savouré l'exotisme de cette scène. Les tatouages du guerrier, sa jupette en bambou, les coutures du costume de Charles mises à rude épreuve. Et, tout de même, cette incongruité de voir un héritier de la couronne courbé devant un mastar à torse nu.

J'ai mis du temps à réaliser que, de ce côté-ci du Pacifique, nous avons un rituel de salut fondamentalement semblable, à savoir l'inclinaison du buste et ses variantes, de la profonde révérence au bref signe de tête. Notre manière de faire est nettement plus épurée et ne prévoit pas le face-à-face avec un homme en armes. Mais le signal donné à l'inconnu est le même: durant quelques secondes, je baisse la garde, je me rends vulnérable, vous pouvez me frapper. C'est dire si je suis de bonne volonté.

Tout cela, j'en conviens, n'a pas empêché les colons de bonne volonté de réduire les Maoris à 10% de la population de l'île. Mais Charles se penche sur les symboles, il ne fait pas de politique. C'est ce qui est reposant avec lui.

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