L'autre jour, j'ai voulu initier mon fils, 9 ans, au maniement du courrier électronique. Sa marraine lui avait envoyé un message à l'adresse familiale, c'était l'occasion idéale. Mais je ne vais pas recommencer de sitôt. Car sous son regard, j'ai pris la pleine mesure d'une réalité que je considérais jusqu'ici avec un mélange de lassitude et de distraction: pour accéder à notre boîte aux lettres électronique, je dois désormais me frayer un chemin à travers une forêt de sexes en érection, de langues goulues et de fesses offertes. Rien de neuf, ce sont des spams, m'explique l'ami spécialiste. Vous savez, ces messages publicitaires sauvages qui sont la mauvaise herbe de la Toile. Rien de neuf, ben voyons! Voici des spams en images, explicitement pornos, et qui parasitent mon écran sans que j'aie même le choix de les ouvrir ou non.

Soupir. Mais où sont donc passés la fraîcheur du regard, l'art du détail suggéré, le délicieux émoi d'un front qui rougit? Heureusement, il y a Miss Suisse, Playboy, Blick et Le Matin. J'ai suivi avec délice l'affaire de la semaine dernière: Fiona Hefti a posé en 2001 pour Playboy, faut-il lui retirer sa couronne? C'étaient des photos de mode, proteste la blonde, je n'ai vu qu'à la fin le petit lapin sur les habits. Et si on voit mon sein, c'est qu'un coup de vent s'est engouffré dans mon chemisier. Le photographe, ce coquin, en a profité, vous connaissez les hommes. Haha! le vent a bon dos, rétorque la deuxième dauphine: voyez, en arrière-plan de Fiona, la mer est lisse comme une huile!

J'adore ces sautes de vent soudaines, ces corsages entrouverts, ces petits lapins et ces protestations d'innocence, ils fleurent bon l'oncle Georges. L'objet du scandale, on l'aura compris, est un brave petit sein, même pas piercé, que l'on aperçoit dans l'échancrure d'un chemisier en coton de couleur bordeaux. Et il génère une vraie, grande question sur ce qui, dans une photo, «fait érotisme», comme dirait ma copine sémiologue: est-ce le sein nu en lui-même? Le regard du photographe? Celui du mannequin? Celui du lecteur, façonné par le titre du journal? Car la même photo aurait pu paraître dans Elle et n'aurait pas fait la moindre vaguelette.

Cette succession d'épisodes a fait naître en moi un élan de tendresse pour Playboy, un magazine que j'avais jusqu'ici injustement ignoré. J'ai réalisé le chemin parcouru, de l'érotisme bon enfant des années 60 dont il est le symbole aux clichés porno-hydrauliques qui squattent mon écran d'ordinateur. J'ai acheté le journal. En couverture, il y a une brune souriante qui joue à cache-cache dans un grand châle rouge, sans rien montrer de décisif. A l'intérieur, la playmate du mois fait la coquine dans les feuilles d'automne en chaussettes et cardigan Burlington.

J'ai ramené le magazine à la maison. Nous l'avons feuilleté avec mon homme sur la table de la cuisine. Nous avons souri. Parfois la nostalgie vous surprend là où vous ne l'attendiez pas.

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