Oh la belle bleue! La gaffe commise la semaine dernière par Haakon, prince héritier de Norvège, est de celles dont le souvenir vous fait encore rougir des années plus tard. Le truc trop bête. Le Portugal, a dit Haakon, se trouve «sur les rives chaudes de la Méditerranée». Dans la bouche d'un prince ayant servi dans la marine royale, ça passe mal. D'autant plus qu'Haakon n'a pas lâché sa boulette au petit déjeuner, en papotant avec sa femme, mais à l'adresse du président de la République portugaise lui-même, lors du discours officiel prononcé à l'occasion de sa visite à Oslo. Haakon y officiait en tant que régent, le roi Harald son père étant en congé maladie. Les télés étaient là, si bien que des dizaines de milliers de personnes l'écoutaient attentivement.

Je dois avouer que mon premier réflexe en apprenant la mésaventure d'Haakon a été égoïste. Je fais un métier très exposé aux gaffes et coquilles, je sais ce que c'est que de relire un texte trois fois en s'aveuglant sur l'énorme bourde qu'il contient, je sais aussi à quel point il est inutile, le lendemain, d'expliquer que pourtant, on savait. L'idée que cette expérience n'épargne pas les princes m'apaise. Les «peopleologues» expérimentés feront remarquer que Haakon a des excuses. Sa femme Mette-Marit a accouché il y a moins de trois semaines, le jeune papa est encore tout bouleversé. C'est le moment qu'a choisi son père Harald pour se faire opérer et lui demander de faire le roi à sa place. Ce président portugais tombait vraiment comme un cheveu sur la soupe. Comment voulez-vous vous concentrer pour écrire un discours officiel avec un papa à l'hôpital et un bébé qui ne fait pas encore ses nuits?

Les experts en protocole répliqueront, quant à eux, que le palais royal de Norvège loue certainement les services d'un expert chargé d'écrire les discours du roi. Et que, vu le fonctionnement habituel en ces circonstances, la honteuse bouillabaisse géographique a passé entre les mains de trois ou quatre personnes au bas mot avant d'être reprise sans tiquer par le prince lui-même. Est-ce possible? Mystérieux, mais possible. Mon étude approfondie de la phénoménologie de la bourde m'a amenée à observer une parenté entre les coquilles et les virus: tout comme les seconds, chaque fois que les premières passent un filtre mis en place pour les combattre, elles en sortent renforcées. L'autre parallèle qui s'impose est d'ordre criminologique: comme la coquille, plus l'escroquerie est énorme, plus elle bénéficie d'une baisse de vigilance.

A moins que. Je note que cette bourde-ci, pour grossière qu'elle soit, relève d'une catégorie bien particulière: on se réjouit d'autant plus de voir un autre la commettre qu'on serait tombé soi-même dans le piège. La plupart des Norvégiens, et probablement des Européens, sont dans ce cas. Et si la gaffe de ce prince si sympa faisait partie de son plan médias?

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