Il a l'air très en colère. Des deux mains, il brandit Le Livre. A ses pieds, coupée en Son nom, la tête de l'ennemi et cette devise: «La parole de Dieu est efficace et plus pénétrante que le glaive à deux tranchants.» Devinette: qui est-ce?

Si je n'ajoute pas que le personnage est statufié et orne la place d'une ville romande, le choix est vaste. Mettons qu'il va de Mahomet à George Bush. Mais nous sommes à Neuchâtel, sur l'esplanade de la Collégiale, et ce pieux personnage n'est autre que Guillaume Farel, l'homme à qui une bonne partie de la Suisse romande doit l'adoption de la Réforme. La tête gisant à ses pieds est probablement celle d'une statue de saint Pierre. Disons qu'elle symbolise l'«idolâtre» abattu.

Autour de ce monument de ferveur intransigeante, tous les dimanches des enfants jouent, des sourires s'échangent, de la douceur circule. La plupart des gens ne l'ont jamais observé de près. Moi-même, j'ai mis du temps. Quand j'ai vu la tête tranchée, j'ai frissonné. Ça doit être parce que je suis catholique. J'ai fait part de mon malaise au pasteur. Il a trouvé ça drôle, peut-être un peu puéril. Il faut replacer tout cela dans son contexte historique, a-t-il dit.

Les Verts veulent faire un procès pour racisme à l'éditorialiste Frank Meyer parce qu'il a écrit que «l'islam est le giron dont est issu le monstre de l'islamisme». Je trouve ça drôle et assez puéril. Je repense au réformateur furibond et j'imagine que demain, un commando de fondamentalistes protestants commette un attentat. Je vois d'ici l'envoyé spécial d'Al- Jazira à Neuchâtel, filmé devant la statue de Guillaume Farel (zoom sur la tête tranchée), notant qu'à l'évidence, la violence est consubstantielle au protestantisme. Ensuite, un spécialiste expliquerait que cette religion belliqueuse gagne du terrain dans le monde entier et anime ceux qui amènent, en Irak, la guerre et la torture.

C'est un amalgame scandaleux! Tout cela n'a rien à voir avec notre foi, protesteraient tous les protestants de ma connaissance. Je les approuverais, consciente que le christianisme lui-même n'est pas exactement né sur un lit de pétales de roses et que l'Eglise catholique n'a pas toujours compté, pour s'imposer, sur la seule force de l'amour. Allez, ne chipotons pas: toutes les religions sont le giron d'une grande violence potentielle. Et alors?

Il se trouve qu'aucun fondamentaliste chrétien n'a commis d'attentat dernièrement. J'y vois toutes sortes de raisons d'ordre sociologique. Comme il y a toutes sortes de raisons sociologiques au fait que le pays du pape, ennemi numéro un de la pilule, bat des records de dénatalité.

Tout cela reste indéchiffrable à moins de se souvenir, avec Amin Maalouf, qu'on exagère l'influence des religions sur les sociétés et qu'on sous-estime l'influence des sociétés sur les religions.

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