Editorial

A Cannes, le cinéma soigne la crise

Côté tapis rouge, c’est fêtes, paillettes et glamour. Côté salles obscures, c’est nettement plus sombre. Au Festival de Cannes, par un curieux renversement de l’ordre des choses, le rêve est dehors, la réalité dedans

Côté tapis rouge, c’est fêtes, paillettes et glamour. Côté salles obscures, c’est nettement plus sombre. Au Festival de Cannes, par un curieux renversement de l’ordre des choses, le rêve est dehors, la réalité dedans. Sur 22 films en compétition, la moitié aborde d’une façon ou d’une autre la crise économique, les inégalités sociales qui se creusent et la puissance mortifère de l’argent. De manière infime avec Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami, frontale avec L’Ivresse de l’argent d’Im Sang-soo. Sur le mode noir avec De rouille et d’os de Jacques Audiard, un mélodrame confrontant des cabossés de la vie dans une Côte d’Azur où le soleil ne brille pas pour tous. Il n’y a pas de musique dans Cogan – La Mort en douce, juste la radio égrenant les mauvaises nouvelles économiques. Ce polar brutal se conclut sur une note cynique: «L’Amérique n’est pas un pays, c’est un business.»

Les grandes limousines blanches, symboles ultimes du bling-bling, qui remontent la Croisette hantent deux films: Holy Motors de Leos Carax, et Cosmopolis de David Cronenberg. Ce dernier propose un cyber-thriller économique halluciné. Dans son véhicule de luxe, high-tech et blindé, un golden boy traverse Manhattan en ébullition. A ses débuts, Cronenberg disséquait les dérèglements de la chair, puis il a ausculté les désordres de l’âme. Sa fascination pour les mutations s’étend désormais à une société détraquée dans laquelle la finance, l’informatique et l’information se confondent avec la trame du réel.

«L’argent a perdu son pouvoir narratif», estime une femme dans Cosmopolis. Certes, on ne peut plus montrer les gros billets passant de main en main. Mais, désubstantialisé, l’argent est aujourd’hui le nerf scénaristique du 7e art. Les films qu’il inspire ne sont pas forcément déprimants. Le marasme peut être revigorant. Dans La Part des anges, Ken Loach imagine quatre jeunes laissés pour compte qui s’inventent un avenir à travers un fric-frac farfelu. Et nombre de films mettant en scène des individus prenant leurs distances avec le modèle économique dominant évoquent ce «plaisir incomparable d’avoir tout perdu» que vantait Tolstoï, cité dans Post Tenebras Lux. Un titre programmatique: après les ténèbres de la crise économique, la lumière d’une nouvelle façon de penser la vie. Le cinéma nous y prépare. ö Page 26

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