Le Festival de Cannes retrouve sa case printanière pour une 75e édition qui se déroule du 17 au 28 mai. Tous les jours en fin de journée, retrouvez la chronique quotidienne de notre envoyé spécial.

Chroniques précécentes:

Cannes, jour 4: la petite fête toujours réussie de la Semaine de la critique

Cannes, jour 3: il aura fallu une guerre pour que Kirill Serebrennikov soit à Cannes

Cannes, jour 2: le changement dans la continuité

Cannes jour 1: être juré pour redevenir enfant

Vendredi en fin de journée, c’est l’équipe du film Trois Mille Ans à t’attendre de George Miller, présenté hors compétition, qui montait les marches du Palais des Festivals. Et là, au milieu des stars, l’irruption soudaine d’une anonyme, une activiste dénudée, peut-être une Femen, avec le drapeau ukrainien peint sur sa poitrine et cette inscription: «Stop Raping Us», arrêtez de nous violer. Un message double, contre la guerre évidemment, mais aussi contre les intolérables violences que subissent les femmes quand le viol devient arme de guerre. Quelques jours auparavant, c’est l’actrice américaine Phoebe Price qui brandissait sur les marches une pancarte – «Mr Putin Stop this War – Slava Ukraine» – peut avant que le président Zelensky ne prenne la parole en direct lors de la cérémonie d’ouverture.

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Le Festival de Cannes est dans son essence même politique puisqu’il avait été créé pour ne pas laisser le monopole à la Mostra de Venise, rapidement devenue une vitrine de l’Italie fasciste. Sa première édition devait se tenir en 1939, mais ce sera finalement pour 1946, on sait pourquoi… C’est donc, en 2022, la première fois que la manifestation se déroule au moment même où un pays souverain est en Europe militairement attaqué. Le 1er mars, quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, était publié un communiqué officiel de «soutien au peuple ukrainien et à toutes les personnes qui se trouvent sur son territoire. Aussi modeste qu’elle soit, nous unissons notre voix à tous ceux qui s’opposent à cette situation inacceptable et dénoncent l’attitude de la Russie et de ses dirigeants.» Etait alors prise la décision «de ne pas accueillir de délégations officielles venues de Russie ni d’accepter la présence de la moindre instance liée au gouvernement russe».

Sur «La Femme de Tchaïkovski»: Une héroïne tragique

De manière symbolique, le premier film présenté en compétition cette année aura été La Femme de Tchaïkovski, du réalisateur moscovite Kirill Serebrennikov, aujourd’hui installé à Berlin, d’où il ne cesse de dire son opposition à la guerre. Logique de le voir retrouver la compétition tant il s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières du cinéma récent. En parallèle, plusieurs productions ukrainiennes sont bien évidemment montrées. Dans la section Un Certain Regard est projeté Butterfly Vision, dans lequel Maksym Nakonechnyi raconte l’histoire d’une experte de la reconnaissance aérienne retrouvant sa famille après plusieurs mois de captivité dans le Donbass. La Quinzaine des réalisateurs a de son côté sélectionné Pamfir, de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, qui se déroule dans un village de l’ouest du pays où un père de famille est confronté aux fantômes du passé.

«Nous n’avons pas été silencieux un seul jour»

Et hors compétition ont été organisées des séances spéciales de The Natural History of Destruction, une réflexion de Sergei Loznitsa, à partir d’images d’archives de la Deuxième Guerre mondiale, sur la notion de destruction en temps de guerre. Le festival a également rendu hommage au réalisateur lituanien Mantas Kvedaravicius, assassiné par l’armée russe le 2 avril, en dévoilant Mariupolis 2, suite d’un film qui avait été montré à Visions du Réel, et monté à partir des images qu’il avait tournées au moment de sa mort.

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Enfin, le Marché du Film a mis en place un programme – Ukraine in Focus – afin de soutenir la production locale et l’idée du cinéma comme arme de résistance massive. Dans les colonnes de la revue Cannes Market, la productrice Polina Polmacheva explique que la manière dont l’Ukraine affronte depuis le 24 février dernier l’idée de la mort et de la destruction a unifié le pays, lui a donné de la force. «Dans les premiers jours de la guerre, nous avons compris très clairement que les images étaient notre arme, et que cette arme était très puissante. Nous n’avons pas été silencieux un seul jour.» Et le Festival de Cannes, forcément, offre une formidable caisse de résonance à ces images.

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