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Cannes, Netflix et le cinéma d’auteur

Deux films de la compétition officielle du 70e Festival de Cannes ne sortiront pas en salle, au profit d’une diffusion exclusive sur la plateforme Netflix. Le risque: éloigner deux grands auteurs de leur public

A chaque Festival de Cannes ses polémiques. Parfois, c’est sur une star foulant le tapis rouge à pieds nus ou sur la profondeur d’un décolleté que la presse se jette, comme si dans le fond, le cinéma n’était pas ce qu’il y a de plus important – et pour certains journalistes, c’est en effet malheureusement le cas. De temps à autre, c’est plus sérieux, on débat du réalisme troublant d’une scène de sexe ou l’on tente de décrypter comment un cinéaste parmi les plus brillants du cinéma européen en est arrivé à évoquer sa sympathie pour Hitler.

Sur le film d’ouverture du 70e Festival de Cannes: «Le cinéma a le pouvoir d’enchanter le quotidien»

Alors que le festival 2017 sera officiellement lancé mercredi prochain avec la projection des Fantômes d’Ismaël, qui voit Arnaud Desplechin disserter avec son envoûtant sens du romanesque sur les rapports humains et la création artistique, deux polémiques ont déjà allumé la mèche de sa 70e édition. Il y a eu, d’abord, cette affiche montrant une Claudia Cardinale juvénile tournoyant tel un derviche. La photo a été trafiquée, la meute a aboyé, et avant que la caravane ne passe, le délégué général Thierry Frémaux s’est expliqué: «La photographie a été retouchée avec l’accord de Claudia Cardinale. Sur l’originale, elle ne saute pas. Le graphiste l’a amincie pour lui donner de l’élan. Il s’agit d’une affiche, pas d’une photo argentique vendue auprès de spécialistes. Il n’y a aucune tromperie.» Ça peut se défendre.

Règlement modifié

Seconde polémique, autrement plus sensible: la présence en compétition de deux films financés et distribués par le site de streaming Netflix: The Meyerowitz Stories, de Noah Baumbach, et Okja, du Bong Joon-ho. La société californienne a annoncé qu’elle ne sortirait pas ces films en salle, qu’elle les proposerait uniquement sur sa plateforme. Le festival a protesté – on a cru que l’Américain et le Coréen seraient bannis de la sélection officielle – mais s’est finalement ravisé. L’an prochain, le règlement pourrait néanmoins être modifié et exiger, pour toute présence en compétition, une diffusion en salle sur le territoire français. Un combat d’arrière-garde? Non, non et non!

Le cinéma a été conçu, dès ses débuts en 1895, comme une expérience collective qui présuppose l’acte d’entrer dans une salle obscure et d’y rester, entouré d’autres spectateurs, durant un temps donné et sans interférences extérieures. Je ne vais pas convoquer ici le théoricien Roger Odin et sa passionnante approche sémiopragmatique du cinéma, mais rien ne remplacera jamais, et j’aurais pu écrire ce «jamais» en capitales ou en gras, l’expérience d’une projection dans une salle. Même si, comme tout le monde, je consomme dorénavant aussi du cinéma sur mon ordinateur portable.

Les séries avant le cinéma d’auteur

La décision de Netflix me désespère encore sur un point: s’il est certes louable que la firme soutienne des réalisateurs aussi précieux que Noah Baumbach et Bong Joon-ho, la plupart des personnes ayant souscrit un abonnement l’ont fait pour visionner des séries, et non du cinéma d’auteur. Netflix se donne bonne conscience en soutenant des cinéastes qui en ont besoin, mais en même temps les éloigne de leur public. Je découvrirai The Meyerowitz Stories et Okja à Cannes, comme plusieurs milliers d’accrédités. Tandis que vous, comme plusieurs millions de cinéphiles, devrez attendre une confidentielle sortie DVD.


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