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Canton du Jura: 40 ans et la tentation du conformisme

OPINION. En quarante ans, le canton du Jura a connu une véritable mutation, écrit Yves Petignat, chroniqueur au «Temps» et ancien porte-parole du gouvernement jurassien. Il n’en reste pas moins trop étriqué

Il y a plus de quarante ans, sans le savoir, en créant leur canton, les Jurassiens avaient inventé un récit politique. Un discours qui dessinait un projet et s’ouvrait sur une nouvelle identité. De quoi ringardiser la simple idéologie patriotarde. «Un autre canton, différent, ouvert au monde, progressiste et solidaire! Sinon à quoi bon tout ce combat?» Avec ce cri du cœur, revenu à Porrentruy de son exil parisien peu avant le plébiscite de 1974, le poète Jean Cuttat mettait des mots sur ce que les militants de l’indépendance jurassienne ne savaient exprimer. Quarante ans après l’entrée en souveraineté au 1er janvier 1979, on peine à retrouver les traces de cet engrenage narratif, de cette envie de «sortir de la naphtaline helvétique». Tout a été nivelé. Examinant à chaud la répartition du pouvoir dans la Constitution jurassienne, les professeurs Roland Ruffieux et Bernard Prongué s’étaient d’ailleurs montrés d’emblée sceptiques: «On ne peut se cacher d’une impression de conformisme qui frise la monotonie.»¹

Dans les années 1970, nous étions encore imprégnés des idées de 1968 et des luttes de libération à travers le monde. La liberté d’un pays devait s’accompagner de la libération de l’homme. Il ne s’agissait pas seulement de créer un canton de plus, pareil aux autres, mais aussi de rompre avec le passé conservatiste, de remodeler la société. Ce que Uli Windisch, alors sociologue et de gauche, avait théorisé en parlant d’un nouveau canton «comme le symbole de toutes les aliénations dont on veut se débarrasser»². Trente ans de revendications avaient créé une culture politique particulièrement développée comparé à la Suisse d’alors. Pourtant, l’héritage n’est pas négligeable. A défaut de changer la société, la création du canton du Jura aura au moins permis à ce coin de pays de sortir de son isolement, de prendre son destin en main et de transformer son économie et sa culture.