Opinion

Les cantons et la BNS ne doivent pas aggraver la crise climatique

En Suisse, plus de 3000 personnes ont écrit à Thomas Jordan, de la Banque nationale suisse pour lui demander de désinvestir de l’industrie fossile pour des raisons morales et financières. Mais la BNS a balayé d’un revers de main les questions sur sa politique climatique

Proschim, petite bourgade en Lusace, au nord-est de l’Allemagne, près de la Pologne, se prépare à accueillir des milliers de manifestants durant le week-end de la Pentecôte. Ils viendront de toute l’Europe pour tenter d’arrêter l’une des immenses excavatrices de la mine de lignite à ciel ouvert de Welzow-Sud.

La désobéissance civile

Cette action fait partie d’une vague d’actions de désobéissance civile qui ciblent des bombes climatiques dans treize pays, sur les cinq continents. De l’Australie au Brésil, de l’Indonésie au Nigéria en passant par les Philippines, l’Equateur et la Turquie, des milliers de personnes diront leur détermination à libérer le monde des énergies fossiles qui l’empoisonnent, à mettre un terme au pouvoir de détruire de l’industrie fossile.

C’est la première fois qu’une telle coordination de manifestations de désobéissance civile se déploie au niveau planétaire. Et ce n’est pas du luxe car, pour rappel, rester sous une hausse moyenne de la température sur Terre de 2 °C, minimum que demande l’accord de Paris, signifie laisser sous terre 80% du charbon, 50% du gaz et 33% du pétrole qui y ont été identifiés. Les chiffres sont bien sûr encore plus massifs si l’on veut ne pas dépasser 1,5 °C de hausse, ce qui est éminemment souhaitable.

Contre l’industrie fossile

A Proschim, où une centaine de Suisses emmenés par Greenpeace et Fossil Free Suisse iront, l’industrie fossile se présente sous les traits de Vattenfall. Cette entreprise suédoise possède cinq centrales à lignite en Allemagne, dont trois parmi les dix plus gros émetteurs de CO2 de l’Union européenne. Son actionnaire unique, l’Etat suédois, lui demande de réduire de 23% ses émissions d’ici 2020 et d’atteindre la «neutralité» carbone en 2050.

Pour y parvenir, elle cherche à vendre ses actifs dans le lignite. A cette fin, elle a déposé des demandes de permis d’extension de ses mines en Lusace pour que ce poison pour le climat puisse en être extrait pendant vingt-cinq années supplémentaires. Soit l’exact contraire de ce qu’il faut réussir à faire, c’est-à-dire fermer ces mines au plus vite.

Le paradoxe est total. Comment la Suède, qui ambitionne d’être le premier pays à 100% approvisionné en énergies renouvelables, qui a bien sûr signé l’accord de Paris, peut-elle cautionner une telle transaction?

Intolérable paradoxe suisse et suédois

Le malheur est que ce même paradoxe est partout à l’œuvre. En Suisse aussi, bien sûr. Fin octobre 2015, l’Office fédéral de l’environnement a publié une étude pionnière qui montre que les investissements de la place financière suisse favorisent un réchauffement de 4 à 6 °C. Les auteurs de cette étude appellent en conséquence les institutions financières suisses – banques, caisses de retraite, assurances, etc. – à changer cette situation, c’est-à-dire à désinvestir de l’industrie fossile. Notamment, la Banque nationale suisse (BNS) aurait placé au moins deux milliards de francs dans l’industrie fossile états-unienne.

Thomas Jordan n’entre pas en matière

La bonne nouvelle, ce sont, partout dans le monde, des citoyens qui s’insurgent contre les investissements dans l’industrie fossile. En Suisse, plus de 3000 personnes ont écrit à Thomas Jordan pour lui demander de désinvestir de cette industrie pour des raisons morales et financières. Selon les seules informations disponibles, les actions de la BNS dans l’industrie extractive états-unienne auraient perdu la moitié de leur valeur depuis 2014 suite à la chute des cours des matières fossiles. Mais lors de son assemblée générale, fin avril, la direction de la BNS a balayé d’un revers de main les questions sur sa politique climatique.

Les principaux actionnaires de la BNS, les cantons, vont-ils se saisir de cette question? Vont-ils regarder le réchauffement passer devant leurs fenêtres ou se révéler à la hauteur de l’enjeu et prendre les mesures qui s’imposent pour contribuer à stopper, au moins en partie, sa marche pour l’instant fatale en avant?


Susana Jourdan et Jacques Mirenowicz, rédacteurs en chef de La Revue Durable et codirecteurs des Artisans de la transition www.larevuedurable.com et www.artisansdelatransition.org

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